LOUIS-EUGÈNE LEFÈVRE
Lettre
au maire d’Étampes sur la préservation du site de Guinette
16 août 1916
A Guinette !
Aurons-nous deux chalets-restaurants
à Guinette ? Voila la question, car si le Conseil municipal a
décidé que le droit d’installer un établissement de ce
genre dans le bois sera mis en adjudication, M. Barrillier, lui, poursuit
ses terrassements pour s’installer à la porte du dit bois.
Quoi qu’il en soit, en vue des travaux qui peuvent
être effectués sur l’emplacement de Guinette, notre ami, L.-Eug.
Lefèvre, demande par la lettre suivante au maire d’Etampes, que certaines
précautions soient prises en faisant les fouilles pour ne pas détruire
plus qu’ils ne le sont les vestiges de l’ancien château d’Etampes. |
L’Abeille
et le Réveil d’Étampes 3/113 (26 août 1916), p.2
(texte repéré et saisi par Bernard Métivier, 2012)
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Voici
ce que M. Lefèvre écrit à M. Lescuyer*:
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*
Auguste Lescuyer était le premier
adjoint du maire, Marcel Bouilloux-Lafont, que ses fonctions de directeur
de l’Aéropostale tenaient souvent éloigné d’Étampes
(B.G.).
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A
Monsieur le Maire d’Étampes.
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18 août
1916
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Monsieur le Maire,
L’édification décidée d’un nouveau
chalet dans le bois de Guinette sur un emplacement de l’ancien château-fort
où tout fait supposer qu’il existait des constructions, nous oblige
à prévoir que les fouilles, faites pour les caves et les fondations,
mettront à jour des murs ou débris de murs plus ou moins importants
et peut-être aussi quelques objets.
Je désire attirer votre attention sur ces fouilles
et sur les résultats que la plus élémentaire sagesse
nous conseille d’en tirer.
Il n’existe actuellement aucun plan de l’ancien château-fort
d’Etampes: ceux qui ont été publiés jusqu’à
présent sont absolument fantaisistes. Et nous ne possédons
même pas un relevé exact des ruines secondaires qui subsistent
visibles par ci par là: le tracé de ce dernier plan demande
du soin et de l’attention, mais n’est pas hors la compétence de tout
bon géomètre, et il est indispensable pour permettre aux archéologues
d’établir le premier. Chacun concevra quel intérêt beaucoup
plus puissant offriraient à nos visiteurs les ruines imposantes de
la tour, si nous pouvions leur offrir en même temps des indications
sérieuses sur les vastes bâtiments, les murailles, les portes
fortifiées, les nombreuses tours secondaires qui faisaient à
la grosse tour une ceinture d’une force non moins impressionnante.
Pour combler la
lacune, j’ai moi-même tenté, il y a cinq ou six ans, un essai
de restitution du plan du château-fort, et je crois être parvenu
à un dessin d’une certaine exactitude, mais je me suis refusé
à le publier parce que je n’avais pas eu pour l’établir un
premier plan irréprochable, avec des points de repère parfaitement
fixés. M. Romquin m’avait promis son concours et j’attendais patiemment
de lui un bon relevé des ruines quand la guerre a éclaté.
Bref, tous les vestiges enfermés dans le bois
de Guinette et pouvant servir à authentifier nos restitutions du
plan de l’ancien château-fort ont une valeur qui, je pense, ne demande
pas à être autrement prouvée.
Il s’agirait donc de faire
établir par un géomètre et avec la plus grande précision
un plan du bois de Guinette tout entier, où figureraient à
leur place exacte et parfaitement orientés tous les vestiges connus
de l’ancien château-fort, depuis la tour, les citernes, les pans de
mur, etc., jusqu’aux restes souterrains mis au jour, il y a une quinzaine
d’années près des nouveaux réservoirs du chemin de
fer. Naturellement on y marquerait les murailles que les fouilles prochaines
sont susceptibles de mettre à découvert: il y a de nombreuses
chances – si je rends bien compte du projet – pour que le champ des travaux
englobe l’emplacement d’une petite partie des bâtiments d’habitation
du château, et on trouverait alors là, en creusant le sol, des
points de repère extrêmement précieux.
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Voici
finalement, Monsieur le Maire, au sujet des fouilles, plusieurs propositions
que je vous demande la permission de vous soumettre:
1° – Il faudrait établir en principe
que tout bloc de maçonnerie quel qu’il soit, – car je le répète
c’est un témoin précieux, une preuve dont nous avons besoin,
– sera soigneusement conservé. On pourrait, si c’était absolument
nécessaire, construire par-dessus, le percer de portes; mais en définitive
il faudrait en assurer la préservation en le laissant visible sur
la plus grande surface possible.
2° – Si l’on rencontre de la maçonnerie
causant une gêne irrémédiable à l’installation
du concessionnaire du chalet, il sera décidé sur son sort
par une commission compétente, après qu’elle aura été
dégagée de la terre. L’entrepreneur de terrassement devra
rigoureusement la préserver du pic et de la pioche avant d’en avoir
reçu autorisation formelle de vous-même, afin que, pendant que
la maçonnerie est encore intacte, on puisse convenablement prendre
des dessins, photographies de détail et d’ensemble, et relevé
précis de la position.
3° – Aux ouvriers qui feront le remuage des terres,
il faudrait recommander, avec un peu de vigilance, de sauvegarder soigneusement
les monnaies, débris de métal quelconque, fragments de bois,
d’os, de poterie ou de verre que les pioches ou les pelles pourront faire
jaillir à leurs yeux afin de les remettre au Conservateur du Musée.
Sans aucun doute, M. Girondeau se fera un plaisir de surveiller dans ses
moments de loisir le cours des travaux et les découvertes d’objets
qui tous incontestablement appartiennent au propriétaire du terrain,
c’est-à-dire à la Ville. En résumé, Monsieur
le Maire, une espérance naît devant nous. Il n s’agit pas d’un
trésor, au sens vulgaire du mot, bien entendu. A la fin des travaux,
la trouvaille entière se réduira peut-être à un
petit bout de fer rouillé, informe et sans le moindre intérêt
historique. Mais une si complète déception est improbable:
ce sont principalement des murs que nous pouvons nous attendre à découvrir;
or ces murs, s’ils existent, ont une signification et à une valeur
de diverses sortes; si nous avons la chance de les découvrir fortuitement,
il serait déplorable de ne pas tirer tout le profit possible d’une
pareille aubaine.
D’abord ne perdons pas
à tout jamais l’occasion exceptionnelle d’être renseignés,
pour une dépense insignifiante de plans, sur quelques-uns des nombreux
mystères que recèle le bois de Guinette. Ensuite, évitons
d’engager l’avenir, en détruisant, sans motif sérieux, des
preuves précieuses que nos successeurs pourraient regretter la disparition
définitive.
J’espère, Monsieur le Maire, que vous voudrez
bien accueillir favorablement mes propositions qui ne doivent causer aucune
gêne ni aucune entrave notable pour personne. La ville d’Etampes,
dont la bonne volonté est éclairée, a tout avantage
en la circonstance à éviter l’intervention et une tutelle
parfois gênante de l’Etat, qui agissant en bon père de famille
et par mesure conservatoire, peut prononcer le classement immédiat
comme monument historique du bois de Guinette tout entier.
Veuillez agréer, Monsieur le Maire, l’assurance
de mon entier dévouement.
L.-Eug. Lefèvre,
Inspecteur des Antiquités de Seine-et-Oise,
désigné pour l’arrondissement
d’Etampes.
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Ruines de murailles à la Tour de Guinette (vers 1908)
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BIBLIOGRAPHIE PROVISOIRE
Éditions
Louis-Eugène LEFÈVRE,
«Lettre à M. Lescuyer, maire d’Étampes (16 août
1916)» in, L’Abeille d’Étampes 3/113 (26 août
1916), p. 2.
Bernard MÉTIVIER [éd.], «Louis-Eugène
Lefèvre: Lettre au maire d’Étampes sur la préservation
du site de Guinette (1916)», in Corpus Étampois,
http://www.corpusetampois.com/che-20-lefevre1916lettreaumaire.html,
2012.
Sur Louis-Eugène
Lefèvre
F. GIRONDEAU,
«Notice biographique sur Louis-Eugène Lefèvre»,
in Bulletin des amis du musée d’Etampes 7 (1929), pp. ?-?.
Dont une rééditon numérique en mode
texte par François JOUSSET, «F.
Girondeau: Notice biographique sur Louis-Eugène Lefèvre
(1929)», in Stampae, http://www.stampae.org/mylibrary/notices/lefevre.html,
en ligne en 2007 [page à laquelle nous empruntons la photographie
ci-contre].
Toute critique,
correction ou contribution sera la bienvenue. Any criticism
or contribution welcome.
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