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| Voici le texte d’un poème latin jadis gravé dans le marbre, sur l’ancienne façade du Collège, rue Saint-Antoine, élégant hommage à la générosité du roi de France Charles IX, bienfaiteur de cet établissement. Nous en proposons une traduction nouvelle, plus satisfaisante que les précédentes, ce qui permet au passage de corriger une légère erreur historique de Charles Forteau, le grand historien du collège. |
Nous ne connaissons
plus que par le témoignage de Dom Fleureau, qui écrivait
vers 1668, l’existence et la teneur d’une inscription datant de 1564, par
laquelle les Étampois avaient exprimé leur reconnaissance
au roi Charles IX pour sa bienfaisance en faveur de leur Collège.
Elle était gravée sur une plaque de marbre placée
sur la tourelle qui fait l’angle entre la rue Saint-Antoine et la rue Magne.
Depuis, le collège a traversé la rue, et le bâtiment qui l’avait d’abord abrité a été profondément remanié au XIXe siècle. On a alors pieusement conservé une partie de l’ancienne tourelle; mais la plaque de marbre en avait alors depuis longtemps déjà disparu, peut-être sous la Révolution. Au moins, son aspect originel nous a été conservé par un lavis de Narcisse Berchère conservé au Musée d’Etampes, où l’on voit encore l’emplacement de cette ancienne inscription. Les auteurs qui se sont exprimés
jusqu’à présent sur cette inscription n’ont pas jugé
opportun d’en évoquer un trait important du point de vue littéraire,
probablement parce que cela leur a paru inutile, concernant ceux de leurs
lecteurs qui connaissaient le latin, et fastidieux pour les autres. En
l’occurrence il faut nettement distinguer, du point de vue du style et
du genre littéraire, les deux dernières lignes de l’inscription
des deux premières. Le titre du poème Les deux premières lignes
de l’inscription constituent une phrase nominale de style officiel à
visée purement informative: Bienfaisance de Charles IX. Roi
Très-Chrétien des Gaules envers les études étampoises.
C’est tout bonnement
le titre du poème qui suit. Il s’agit de commémorer un acte
d’évergétisme royal, avec une mention très brève
du bienfaiteur et de sa titulature officielle, réduite au strict
minumum, ainsi que des bénéficiaires. Rappelons qu’il y avait trois Gaules. , dans la géographie antique. Quant au pluriel de scholas, il ne signifie évidemment pas qu’on distingue ici plusieurs «écoles» ou établissements distincts, mais doit s’entendre au même sens où nous disons encore «les études». Le poème lui-même: un distique élégiaque
Les deux lignes suivantes constituent un poème de facture classique, sous la forme qu’on appelle, depuis l’Antiquité grecque, distique élégiaque. Pour le commun des lecteurs, il est nécessaire de dire ici quelque chose de la poésie gréco-latine. Elle est fondée sur une nette distinction, disparue dans la plupart des langues modernes, entre syllabes longues et syllabes brèves, syllabes qu’elle fait alterner selon des rythmes complexes. Un vers latin n’est pas donc constitué d’un nombre fixe de syllabes comme c’était le cas de la poésie française classique, mais d’une succession définie de mètres constitués eux-mêmes d’une série définie de syllabes. Il existe quantité de mètres différents, mais un distique élégiaque n’en utilise que quatre: 1) le dactyle, constitué d’une syllabe longue suivie de deux syllabes brèves; 2) l’anapeste, constitué de deux syllabes brèves suivies d’une longue; 3) le spondée, constitué de deux syllabes longues; 4) le trochée, enfin, constitué d’une longue suivie d’une brève. Le distique élégiaque
est formé comme son nom l’indique d’un couple de vers qu’associent
fréquemment les maîtres de l’élégie, à
savoir d’un hexamètre dactylique, et d’un pentamètre. Le premier vers:
un hexamètre dactylique L’hexamètre dactylique
est constitué, comme son nom l’indique, par une série de
six mètres, dont le cinquième est nécessairement
un dactyle. Les quatre mètres précédents sont,
indifféremment, des dactyles ou des spondées; le dernier,
soit un spondée, ou un trochée. On observe usuellement, dans
l’hexamètre dactylique, une césure penthémimère,
c’est-à-dire, comme son nom l’indique, située après
le cinquième demi-mètre, et donc après la première
syllabe, nécessairement longue, du troisième mètre.
Voyons notre hexamètre: Munere (dactyle) structa tu- (dactyle) -o quod ha- (dactyle, avec césure après la première syllabe) -bent hæc (spondée) tecta Ca- (dactyle cinquième) menæ (spondée). L’œil du latiniste reconnaît facilement le premier hémistiche: Munere structa tuo, «bâtis par ton office», dont le noyau structa se rapporte, par une prolepse usuelle en poésie au complément d’objet du verbe de la subordonnée introduite par quod: quod habent hæc tecta Camenæ, «puisque les Camènes possèdent ces toits ». L’ordre des mots, d’autant plus
expressif en latin qu’il est beaucoup moins contraint qu’en français,
tout en se coulant avec aisance dans la forme poétique obligée,
exprime soigneusement la hiérarchie des informations: 1) idée
d’évergétisme, de bienfait public (munere), 2) idée
plus précise d’un bâtiment (structa), 3) adresse au
bienfaiteur (tuo), 4) lien de cause à effet, et donc implicitement
de gratitude (quod, «puisque»), 5) gratitude due à
une jouissance (habent), 6) désignation précise du
bâtiment, à savoir celui qui porte l’inscription (hæc
tecta) sous une forme doublement poétique (puisque qu’elle associe
le pluriel poétique à la métonymie, «ces toits»
pour «ce bâtiment»), 7) désignation savante et
indirectes des bénéficiaires sous la forme d’une abstraction
personnifiée, Camenæ, «les Camènes»,
désignation savante des «Muses», divinités qui
incarnent traditionnellement les différents aspects de ce que le
français contemporain appelle un peu platement «la Culture». Le deuxième
vers (pentamètre) Passons au deuxième vers. Ce pentamètre est constitué comme il se doit de deux dactyles, que suivent un spondée, puis deux anapestes, avec une césure obligée au milieu du spondée central. Examinons cela: Justiti- (dactyle), -a ut re- (dactyle, avec un hiatus excusé par la longueur du -a qui marque l’ablatif et ne s’élide donc pas), -gnes et (spondée, avec césure centrale), pieta- (anapeste) -te rogant (anapeste).
L’œil du latiniste reconnaît facilement le premier hémistiche:
Justitia ut regnes, «avec justice que tu règnes»
du suivant: pietate rogant, «avec piété demandent». Une erreur de traduction à corriger: grammaire,
bon goût... Il se présente ici du point de
vue de la grammaire une ambiguïté, qui n’a été
remarquée, semble-t-il par aucun de ceux qui se sont risqués
jusqu’ici à proposer une traduction de ces vers. Comme il arrive
souvent, on suit le premier traducteur dans ses interprétations sans
les reconsidérer fondamentalement et c’est ainsi que des phrases
même très célébres ont pu être comprises
et traduites de travers pendant plusieurs générations (l’exemple
le plus connu étant la fameuse phrase de saint Rémi lors
du baptême de Clovis, «Courbe la tête, fier Sicambre!»,
qu’il faut en fait traduire par «Enlève tes talismans, Sicambre!»).
En l’occurence on a dans ce vers deux ablatifs, justitia et pietate,
«par justice» et «par piété», qui
peuvent se rapporter à ut regnes (comme on l’a compris jusqu’ici),
mais aussi bien à rogant (comme je le suppose pour ma part).
Dans le premier cas, les Muses, pour prix de leur reconnaissance, demandent
que le roi règne avec justice et piété; dans le deuxième
cas, les mêmes Muses, comme de juste et avec piété,
demandent que le jeune Charles IX commence de règner. Au lecteur d’examiner
quelle interprétation lui paraît la plus légitime.
Est-il bien adroit, en guise de remerciement, de souhaiter à son
bienfaiteur des qualités morales, qu’apparemment il ne posséderait
pas encore? ... et contexte historique En revanche il est juste de souhaiter
à un bienfaiteur quelque nouvelle prospérité. De
fait Charles IX n’a que quatorze ans en 1564, et il ne règne pas
effectivement: c’est encore sa mère, Catherine de Médicis,
qui exerce la réalité du pouvoir, assisté du chancelier
Michel de Lhospital. En effet, si Charles IX a bien été
proclamé majeur le 17 août 1563, âgé seulement
de treize ans, ce n’est pour l’heure qu’une pieuse fiction. Sa mère
et lui entreprennent alors un long voyage initiatique à travers
le royaume, du 24 janvier 1564 au 1er mai 1566, sans passer d’ailleurs par Étampes.
Mais il faut se rappeler que le chancelier Michel de Lhospital possédait
un domaine dans le pays étampois, où il se retira en 1568,
après que sa politique de conciliation nationale eut échoué.
C’est fort probablement à ce dernier que les Étampois durent
en définitive le bienfait que célèbre cette inscription. Quant à l’idée de piété, il ne faut pas l’entendre dans le sens restreint qu’a pris ce mot de nos jours, et qui le réserve à la sphère religieuse, même si on est alors en plein dans les guerres de religion; mais bien plutôt dans le sens extrêmement large qu’il a en latin. La pietas, pour les Romains, n’est pas un sentiment intime, mais une exactitude exemplaire à remplir ses devoirs dans tous les domaines de la vie, tant familiale que sociale, voire politique. C’est pratiquement, ici, un pur et simple synonyme de justitia. La justitia est ici la rectitude, et la pietas est le sens du devoir: en l’occurence le dévouement que commandent la personne et la cause du roi, dévouement que plus tard, en d’autres temps, commandera l’intérêt de la patrie.
En d’autres termes, un roi qui montre si jeune un tel souci du bien public
mérite bien de régner avant l’âge, mais, outre la reconnaissance,
c'est le sentiment de qui est juste et le sens du devoir
qui inspirent aux Muses d’Étampoises
les souhaits qu’elles
forment en faveur de son avènement. C’est
d’ailleurs ce contexte
idéologique qui conduira Catherine de Médicis à proclamer
d’une façon
quelque peu factice la majorité de Charles IX en août 1563,
âgé de seulement treize ans, alors que le pays est en pleine
décomposition politique et menacé de toutes parts.
Date réelle
du poème: entre le 30 décembre 1561 et le 17 août 1563
Selon Fleureau l’inscription se terminait par la date de 1564. Cependant
les lettres patentes de Charles IX que nous avons conservées, et
qui confirment et augmentent les avantages concédés le 20
avril 1560 par son frère
et prédécesseur François II, remontent quant à
elles au 30 novembre 1561.
Charles Forteau, en 1910, après avoir édité
la charte de Charles IX de 1561, rappelle le texte de la plaque de 1564,
et en conclut, un peu rapidement, que cette inscription célèbre
une deuxième libéralité de Charles IX, dont nous n’aurions
pas gardé d’autre trace.
C’est assez difficile à croire. Il faut plutôt penser
que cette charte, éditée pendant une période troublée,
à la fin de 1561, n’a eu d’effet que bien plus tard, car l’année
1562 a été particulièrement impropre aux travaux de
restauration d’une école. Léon Marquis par exemple nous rappelle
(Les Rues d’Étampes, p. 13), citant Fleureau (Antiquités...,
p. 237), que, «depuis le 8 mai au 13 novembre,
il y eut toujours huit corps de garde dans la ville, tant des habitants
que de la garnison. Étampes fut transformé en magasin de vivres
pour l’armée royale»; du 19 au 21 septembre le roi lui-même
aurait été présent au camp d’Étampes; malgré
cela, ou plutôt en plus de cela, la ville fut prise le 13 novembre par les protestants, qui y
restèrent jusqu’au 2 janvier 1563. Les dégâts
liés à cette occupation furent importants, notamment dans
les églises «qu’ils avoient profanées
en les faisant servir d’étables à leurs chevaux» (Fleureau, p. 239); et il y eut sans doute tout
le long de l’année suivante des travaux plus
urgents à effectuer que la réfection des locaux du collège;
les caisses ne devaient pas être bien pleines. On est donc fondé
à penser que ces travaux n’aboutirent, et que notre plaque ne put
être gravée et apposée que dans le courant de l’année
1564.
Du reste, ainsi que nous l’avons
vu, le texte même de ce poème donne à penser qu’il
a été composé avant la proclamation de la majorité
de Charles IX, soit avant le 17 août 1563, alors
que le roi n’avait que douze ans, peu après que François
Clouet en ait fait le portrait que nous avons reproduit ci-dessus. Composé probablement pendant les travaux eux-mêmes, sinon même avant, dès la réception des lettres patentes du 30 novembre 1561, il n’a donc été gravé et apposé sur la tourelle du collège qu’à leur terme, dans le courant de 1564, alors que le vœu qu’il exprimait était déjà, théoriquement, réalisé: la majorité du roi avait été proclamée. Traduction, ou plutôt adaptation proposée Comment maintenant traduire ce texte, sans qu’il y perde trop de plumes? La meilleure des adaptations précédentes est certainement la toute première, qui en ait été proposée par Charles Forteau en 1910, car elle rend notre distique élégiaque par un distique d’alexandrins: Mais elle est un peu loin du texte et repose à notre sens sur l’erreur d’interprétation que nous venons de dénoncer. En outre, comme il arrive presque toujours, le latin est trop concentré pour être rendu avec toutes ses nuances par deux vers français, seraient-ce des alexandrins. Comment de plus faut-il rendre
Camenæ? «Camènes» serait trop obscur,
et «Muses» trop plat; il nous faut un terme plus savant que
l’un, et moins obscur que l’autre, et c’est pourquoi nous proposons une
courte périphrase intelligible du plus grand nombre: «les neuf
sœurs».
Bernard Gineste, janvier 2006
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* * * Rappel pour mémoire
des traductions proposées avant la nôtre
Toute critique, correction ou
contribution sera la bienvenue. Any criticism or contribution welcome.
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Dom Basile FLEUREAU [barnabite, ancien directeur du collège], Les Antiquitez de la ville, et du Duché d’Etampes [in-4°; 622 p.; rédigé entre 1662 et 1668; publication posthume par Dom Remy de Montmeslier, également Barnabite et ancien directeur du collège], Paris, J.-B. COIGNARD, 1683 [réimpression: Marseille, Lafittes reprints, 1977], p. 422. Édition électronique par le Corpus Étampois: http://www.corpusetampois.com/che-17-fleureau-c14.html. Maxime de MONTROND, «Collège d’Étampes», in ID., Essais historiques sur la ville d’Étampes (Seine-et-Oise). Tome II, Paris, Debécourt, 1837, p. 62, note 1 (l’auteur localise mal la plaque de marbre, semblant ignorer l’emplacement originel du collège lui-même). Léon MARQUIS, Les rues d’Étampes et ses monuments... pouvant servir de suppléments et d’éclaircissement aux Antiquités... d’Etampes, de Dom Basile Fleureau [in-8°; 438 p.], Étampes, Brière, 1881 [réimpressions: Marseille, Lafitte reprints, 1986; Éditions de la Tour Gile, 1996], p. 149. Narcisse BERCHÈRE, Rue Magne et Collège [aquarelle montrant l’emplacement de l’inscription], 1889: conservé au Musée d’Étampes. Édition électronique par le Corpus Étampois: http://www.corpusetampois.com/cae-19-berchere001ruemagneetcollege.html. Charles FORTEAU, Le Collège Geoffroy-Saint-Hilaire à Étampes [in-16; 147 p.], Étampes, Lecesne-Allien, 1910, pp. 9-10. Chanoine Léon GUIBOURGÉ, Étampes, ville royale [in-16 (20 cm); 253 p.], Étampes, chez l’auteur (imprimerie de la Semeuse), 1957 [réimpression: Péronnas, Éditions de la Tour Gile, 1997], pp. 111-112, Édition électronique par le Corpus Étampois: http://www.corpusetampois.com/che-20-guibourge1957etampes308college.html. Patrick & Marie-José DE WEVER & Jean-Louis DUCLOS [C.A.H.O.R.: CERCLE ARCHÉOLOGIQUE ET HISTORIQUE D’ORMOY-LA-RIVIÈRE], Guettard , un savant du XVIIIe, un jardin & un collège [27 p. non numérotées; brochure de format A4; 44 illustrations], Étampes, Lions Club d’Étampes [«Cahiers du Lyons Club d’Étampes» n°1], 1991 (non paginé; pour l’inscription latine, les auteurs se sont appuyés sur Nadia AUTHELIN, alors professeur de lettres-classiques au collège Jean-Étienne Guettard). Bernard GINESTE [éd.], «Poète anonyme: Charles IX bienfaiteur du Collège d’Étampes (inscription sur marbre, 1564)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cls-16-1564inscriptio.html, 2001-2006. Sur la charte de Charles IX de 1561
Elle a été éditée en 1910 par Charles
FORTEAU, op. cit., pp. 7-9. Nous en redonnerons le texte ultérieurement
dans une page spécifique. Bibliographie sur Histoire de l’Éducation au Pays d’Étampes CORPUS ÉTAMPOIS, «Vers une Histoire de l’Éducation au Pays d’Étampes: base de données (depuis 2007)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cbe-histoiredeleducation.html, depuis 2007.
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