Corpus Historique Étampois
 
Gustave Estournet
La Ferté-Alais, ses origines, ses noms, ses premiers seigneurs
S.H.A.C.E.H., 1944
   
La ferté-Alais sur la carte de l'archidiaconé d'Etampes d'Outhier (1641)

     Il y a quelque temps, je cherchais à consulter cet article important, qui venait d’être volé pour la seconde fois aux Archives départementales de l’Essonne par quelque généalogiste indélicat. M. Bernard Binvel, président de la Société historique de Méréville, m’en a généreusement prêté un exemplaire. Nos remerciements surtout à Alain Devanlay, président en exercice de la S.H.A.C.E.H. pour son aimable autorisation de mise en ligne. Rappelons qu’il existe encore quelques exemplaires disponibles de de ce numéro.
     J’ai passé un certain nombre d’heures à numériser ce travail. Il y reste sans doute plus d’une coquille. Merci de nous les signaler, et aussi de nous suggérer toutes les améliorations possibles (notamment en matière d’illustration, et spécialement pour les blasons). Vous aussi vous pouvez numériser de tels documents au bénéfice de tous. Adressez-les nous!

Bernard Gineste, juillet 2007

     La saisie des textes anciens est une tâche fastidieuse et méritoire. Il ne faut pas décourager ceux qui s’y attellent en les pillant sans les citer.

 

Bulletin de la Société historique et archéologique
de Corbeil, d’Étampes et du Hurepoix

n°21 [50e année] (1944), pp. 33-118

La Ferté-Alais, ses origines,
ses noms, ses premiers châtelains

 

Édition numérique dédiée à MM. Michel Martin et Bernard Binvel
   
LA FERTÉ
SES ORIGINES, SES NOMS,
SES PREMIERS CHATELAINS.


     La Ferté-Alais (1), anciennement La Ferté-Baudouin, était définie au XVIIIe siècle, «ville avec un bailliage et une châtellenie, dans le Gâtinois françois, diocèse de Sens et doyenné de Melun, parlement et intendance de Paris, élection de Melun, coutume de Paris». Par étymologie, La Ferté tire son nom d’un château féodal, avec donjon, entouré de larges fossés et de fortes murailles flanquées de tours, auquel on avait accès par un pont-levis. L’emplacement compris entre le château et la première enceinte était occupé par les maisons des habitants. C’est du moins ce que l’on peut déduire du récit du siège de 1108.

     Les fortifications du bourg avaient cinq portes, dont les deux principales étaient celle de Beauce et celle de Saint-Firmin; détruites pendant l’invasion anglaise, elles commencèrent à être relevées par ordre du roi, en 1540, mais, trois ans plus tard, les travaux n’étaient point terminés, et il semble qu’ils ne le furent jamais. Une enquête de 1543 (2) indique: «II y a apparence de château qui est à présent en ruine; il y a un pan de murs d’une vieille tour et le reste en vieux murs démolis, et n’est d’aucun profit, parce qu’il est inhabitable.» A la fin de ce même siècle, son morcellement était en voie de s’effectuer: il fut donné à bail «une place sise dans les fossez du chastel de La Ferté», une autre «où estoit la tour du chastel de La Ferté», ou encore «une grange sise sur les vestiges du vieil chastel de La Ferté (3)». Ses origines, [p.34] ses noms et ses premiers châtelains feront l’objet des présentes recherches.
     (1) EXPILLY, Dictionnaire géographique des Gaules. — D. FLEUREAU, Antiquitez de la ville d’Estampes, p. 575-586, hist. de la ville et comté de La Ferté-Alais. — Almanach historique de Sens, pour 1790, p. 25-40, La Ferté Alais. — A. MALLET, Notes sur la Ferté-Alais (Mém. de la Soc. des Sciences mor. de Seine-et-Oise, 1880, p. 87-116). — V. DE COURCEL, L’Eglise de La Ferté Alais (Bull. monumental, 1912). — L. MARQUIS, Promenades à La Ferté Alais. — A. DE BEAUDOT, Églises de bourgs et de villages: La Ferté-Aleps. — Chan. DESGRANDCHAMPS, L’église Notre-Dame de La Ferté-Alais. — Recueil des principales pièces concernant le rétablissement de la navigation sur les rivières d’Estampes et de La Ferté-Aleps, Paris, 1757.

     (2) Arch. nat., R4 943. — Arch. du Loiret, A 1237.

     (3) Arch. nat., R4 1136.
   

     La Ferté.— Bouchard de Vendôme.— Albert de Corbeil.— Baudouin du Donjon.— Guy Ier de Montlhéry.— Guy II le Rouge.— Hugues de Crécy.— Louis VI.— Louis VII et Adèle de Champagne.— Aubry de Dammartin.— Guillaume III des Barres.— Guillaume IV des Barres.— Guillaume V des Barres.— Étienne de Mont-Saint-Jean.— Guy Ier de Montfort.— Philippe Ier de Montfort.— Philippe II de Montfort.— Jean de Montfort.— Jean de Vendôme et Éléonore de Montfort.— Pièce I (vers 1155).— Pièce II (1166).— Pièce III (1164).— Pièce IV (1178).— Pièce V (1205).— Pièce VI (1208).
 
 
1. BOUCHARD DE VENDOME († 1007)
ET ALBERT DE CORBEIL
(† apr. 1025)

     Aimon, premier comte de Corbeil, paraît issu de Thion, vicomte de Paris dès 925, qualifié comte après 936 et en 941 (1). Cette filiation repose sur le récit de la translation de saint Guénaud: à l’époque des invasions normandes, ses reliques furent amenées par des moines dans l’Ile-de-France, où Thion, gouverneur de Paris, les fit déposer dans son église de Courcouronnes qu’il leur donna avec ses terres et ses revenus. Plus tard, Aimon, alors comte de Corbeil, les fit transporter près de sa ville, en une chapelle sise au faubourg Saint-Jacques, tandis qu’à l’intérieur des murailles il construisait une église plus digne de les recevoir, à laquelle il donna le bourg voisin du pont avec ses revenus, ses coutumes et sa justice (2). Seul, un héritier de Thion pouvait se permettre semblable liberté.
     (1) J. DEPOIN, Aimon de Paris, châtelain de Dordogne (Revue des Études histor., 1912, p. 80).

     (2) Acta sanctorum novembris, I, 679. — Le titre de prefectus donné à Thion devrait se traduire par vicomte, mais pareil emploi est insolite.
     En novembre 941, le comte Thion et Aimon, auquel on n’applique aucun qualificatif, souscrivirent la charte de Hugues le Grand par laquelle, en prenant l’habit religieux, le chevalier Lisiard donnait en précaire à l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire son domaine de Sceaux-en-Gâtinais, avec réserve d’usufruit pour son fils Joseph et sa fille Élisabeth, tous deux fort jeunes (3). Joseph devint archevêque de Tours en 952. Quant à Élisabeth, elle épousa Aimon, puis Bouchard de Vendôme: l’identification ne saurait faire de doute, car, en 998, ce dernier disposera de Sceaux, avec l’assentiment de son fils Renaud.
     (3) M. PROU et A. VIDIER, Chartes de Saint-Benoît-sur-Loire, I, 121. — G. ESTOURNET, Recherches sur la généalogie des Le Riche de Paris (Ann. de la Soc. Archéol. du Gâtinais, 1912, p. 21).
     La translation des reliques, que l’on a placée un peu arbitrairement vers 960 ou 966, ne fournit aucun indice chronologique au sujet d’Aimon. Vassal de Hugues le Grand en 946, puis de Hugues Capet en 970, il n’est titré comte que dans une charte du 7 février 973 (4). Il mourut cette année, au cours d’un pèlerinage à Rome, et le 23 mai, suivant l’obituaire de Saint-Spire; au même [p.35] jour, le nécrologe de Saint-Guénaud unissait dans un même anniversaire Aimon son fondateur, Bouchard et Thion ses bienfaiteurs (1). Aimon laissait trois enfants en bas âge, Thibaud, Albert et Germaine, et une veuve jeune encore, Élisabeth. Le duc de France, usant de ses prérogatives de suzerain, donna la veuve et le comté à son compagnon d’enfance, Bouchard II, comte de Vendôme (2). Ce mariage ne saurait être postérieur à 973, car leur fils Renaud sera chancelier de France, dès le 20 juin 989 (3), tout au plus dans sa quinzième année, et, à cette date, leur fille Élisabeth aura déjà épousé Foulques Nerra, le futur comte d’Anjou.
     (4) MABILLE, Introd. aux chroniques des comtes d’Anjou, p. CVIII. — Historiens de France, IX, 723. — Bibl. nat, coll. de Touraine, par D. HOUSSEAU, I, 214; coll. Moreau, VII, 189. — GUÉRARD, Cart. de Saint-Père de Chartres, I, 54. — J. DEPOIN, op. cit., p. 80.
     (1) A. MOLINIER, Obituaires de la province de Sens, I, 411.
     (2) EUDES DE SAINT-MAUR, Vie de Bouchard le Vénérable, édit. Ch. de la Roncière, p. XI.

     (3) Vie de Bouchard, p. 12. — TARDIF, Monuments historiques, n° 237.
     En même temps, Bouchard fut chargé d’assurer la garde de Melun: ainsi, par Corbeil et par Melun, il commandait la navigation de la haute Seine, les arrivages de vivres à Paris. Peu après, pour compléter ce système de protection non moins que pour s’assurer un péage lucratif, il construisit le château de La Ferté sur les bords de l’Essonne, qui était alors navigable.

     Le 3 juillet 987, Hugues Capet ceignait la couronne royale. Les guerres qu’il allait être forcé de soutenir contre son compétiteur et contre ses sujets rebelles devaient entraîner le nouveau roi en dehors du duché de France; il importait à Hugues d’avoir un lieutenant fidèle et expérimenté qui pût le remplacer, soit dans l’administration du Parisis, soit à la tête de l’armée. Le roi songea à son ami Bouchard. Le comte de Corbeil fut donc nommé comte royal de Paris; sous ce titre, il était non pas vassal, mais officier. Le 1er janvier 988, Hugues Capet fit sacrer son fils Robert, et, en lui concédant une part du royaume, il lui donna un conseil de régence pour exercer le pouvoir durant sa minorité. Ce conseil comprenait Bouchard, Hugues comte de Dreux, Ansoud Le Riche de Paris, et Hugues vicomte de Meulan: leurs signatures sont au bas de deux diplômes du roi Robert, datés de la deuxième année du règne, et paraissent indiquer les quatre grands officiers de la couronne (4).
     (4) Histor. de France, X, 574. — Gallia christiana, VII, instr. col. 25. — R. DE LASTEYRIE, Cartul. général de Paris, I, 97. — PFISTER, Études sur le règne de Robert le Pieux, p. XLVIII, LXII.
     En juin 991, le comte de Paris assista au concile de Saint-Basle, à Reims; le zèle avec lequel il y défendit les intérêts de Hugues Capet fut récompensé par la nomination de son fils, le chancelier Renaud, comme évêque de Paris (juillet-novembre 991). Il serait surprenant que le nouveau prélat n’ait point attiré sur son église les bienfaits de son père: aussi doit-on attribuer à Bouchard, [p.36] qui seul a pu s’en dessaisir, la donation de la mouvance de La Ferté, sise pourtant dans le diocèse de Sens. Cette vassalité comportait une redevance d’un cierge de soixante sous, et son titulaire portait la chaise de l’évêque lors de sa première entrée dans la ville épiscopale, ainsi qu’il ressort d’une formule maintes fois répétée dans les cartulaires: Castrum de Firmitate Adelaidis est de feodo Parisiensis episcopi, et inde debetur cereus LX solidorum. Hic portat (1).
     (1) GUÉRARD, Cart. de Notre-Dame de Paris, I, 8.[Traduction littérale: “La place forte de la La Ferté-Alais relève du fief de l’évêque de Paris, et il en est dû un cierge de 60 sous. Celui-ci porte (la chaise de l’évêque lors de son intronisation).” On notera que le latin médiéval, pour rendre Ferté, hésite entre deux rétroversion latines: Feritas et Firmitas (B.G. 2007)]
     Au début de son accession, Bouchard avait assigné à l’église Saint-Guénaud de Corbeil douze setiers de blé à prendre sur la terre de Mondeville. A la prière de maître Renaud, son fils, sans doute en 989 lorsqu’il devint chancelier, il lui confirma les biens qu’elle avait reçus du comte Aimon et de son veneur Aleman, à Courcouronnes et à Ballancourt; enfin, par une charte rédigée sous l’épiscopat de Renand, entre 991 et 1006, il rappela les concessions antérieures et exonéra ses possessions des coutumes qu’il y percevait; il y ajouta une terre au faubourg de Corbeil avec la chapelle où, avec sa femme Élisabeth, il avait fait déposer le corps du saint, tandis qu’il en agrandissait l’église. Il lui donna également Mondeville et lui confirma les biens d’Auvers et de Bouray que ses vassaux lui avaient aumônés (2). D’autre part, il confirma les possessions de l’abbaye de Saint-Spire à Ballancourt, Fontenay, Chevannes et Soisy, lui venant du comte Aimon (3). Parmi les nombreuses donations qu’il fit à l’abbaye de Saint-Maur-les-Fossés, dont Hugues Capet l’avait nommé avoué, je me bornerai à rappeler qu’il avait accordé en main-ferme à Baudouin, son prévôt de Corbeil, sous réserve de retour à Saint-Maur après la mort de son petit-fils, la ferme de la Bourgonnerie à Lisses, le moulin de Tourvoye, une portion dc la terre de Saint-Étienne (d’Essonnes), et divers autres biens, sis au pied du château de Saint-Spire, au Vignon, au Vieux-Corbeil, à Athis, à Soisy et à Saintry (4).
     (2) TARDIF, op. cit., n° 253. — Abbé LEBEUF, Hist. de la ville et du diocèse de Paris, édit. Bournon, IV, 282.

     (3) LA BARRE (DE), Antiquitez de la ville de Corbeil, p. 62.



     (4) Vie de Bouchard, p. XI, 23. — Histor. de France, X, 620.
     Le 25 août 1005, Bouchard parut pour la dernière fois dans l’entourage de Robert le Pieux aux sièges de Sens et d’Avallon. Vers cette époque, il fit le partage anticipé de ses biens: son fils Renaud hérita du Vendômois et du comté de Melun; des deux enfants d’Aimon et d’Élisabeth, Albert n’eut point le comté de Corbeil auquel la coutume lui donnait droit, mais, pour des raisons que l’on ignore, il fut apanagé des châtellenies de La Ferté et de Gometz et probablement [p.37] de l’avouerie de Toury-en-Beauce; quant à Germaine, déjà mariée à Mauger, fils naturel de Richard Ier duc de Normandie, elle reçut le comté de Corbeil, dont son mari portait le titre en 1029 (1).
     (1) LA BARRE (DE), Antiquitez de la ville de Corbeil, p. 66. — Art de vérifier les dates, 11, 640. — Vie de Bouchard, p. XVIII.
     Entre mai et décembre 1006, Bouchard se retira à Saint-Maur, dont son beau-fils, Thibaud, était alors abbé; il y mourut sous l’habit religieux le 26 février de l’année suivante et y fut inhumé dans le chœur de l’église, en face du crucifix; son tombeau fut orné d’une épitaphe, dont Eudes, son biographe, nous a conservé le texte. Quelques mois après, Élisabeth venait rejoindre son mari dans la tombe: deux distiques furent gravés sur le poliandrum*, qui recouvrait ses restes. L’anniversaire de la mort de Bouchard fut célébré à Saint-Valéry, à Saint-Guénaud, à Notre-Dame de Paris et à Saint-Maur-les-Fossés.

*
*     *
     * Polyandrum. Ce mot d’origine grecque désigne étymologiquement  et classiquement un cimetierre ou un tombeu collectif, mais en latin médiéval peut désigner un tombeau individuel. (B.G. 2007)
     Albert de Corbeil reçut donc en apanage les châteaux de La Ferté et de Gometz, très probablement après en avoir été le capitaine durant quelques années sous les ordres du comte Bouchard. Son beau-père y avait réuni des terres démembrées du comté de Corbeil, sans cependant retirer celles qu’il avait déjà données à plusieurs de ses officiers, de sorte que la nouvelle châtellenie, malgré l’apparente étendue que son bornage lui conférait, était loin de former un domaine compact: ainsi le bouteiller Gaudry Ier, aïeul du vicomte Gaudry II, avait eu Ormoy, Le Plessis-(Briard) et Villiers-le-Châtel, d’oit relevaient de nombreux fiefs. D’autre part, sous le nom de voirie, Bouchard s’était réservé des droits de haute justice dans plusieurs localités, notamment à Auvers, Bouray, Ballancourt, Mondeville et Itteville. La châtellenie possédait en propre les paroisses de La Ferté, Boutigny, Maisse et Valpuiseaux (2); elle avait le ressort et des droits de justice variables à Auvers, Janville, Lardy, Bouray, Itteville, Ballancourt, Mondeville, Videlles, Courances, Moigny, Mespuits, Courdimanche, Vayres, D’huison, Guigneville, Cerny, Villiers-le-Châtel et Baulne. Dans la suite des temps, comme le souligne l’enquête de 1543, le domaine s’émietta par les concessions successives des châtelains à leurs vassaux et les amortissements accordés aux églises et aux [p.38] communautés religieuses, non moins que par les usurpations des seigneurs hauts justiciers créés à l’intérieur de son territoire ou même de ses voisins, les sires de Milly et les baillis d’Étampes (1).
     (2) Arch. nat., KK 289, p. 63, censier de 1394: cens de La Ferté-Aleps, Boutigny, Maisse, Valpuiseaux, nefs et rivière de La Ferté, étaux de La Ferté, vinages de Maisse, cens de Janville.

     (1) Arch. nat., R 943. — Arch. du Loiret, A 1237. — D. FLEUREAU, Antiquitez d’Estampes, p. 585.
     Albert de Corbeil faisait partie de l’escorte de chevaliers qui accompagnaient le roi dans ses déplacements: en cette qualité, vers 1025, il souscrivit un diplôme de Robert le Pieux confirmant les possessions de Saint-Germain-des-Prés à Antony (2).
     (2) PFISTER, Robert le Pieux, n° 77. — R. POUPARDIN, Chartes de Saint Germain-des-Prés, I, 79.
     Vers 984, Lisiard, évêque de Paris, avait donné à son chapitre l’autel d’Itteville (dans le diocèse de Sens), lui appartenant personnellement, ex proprio dominio (3): il n’est point téméraire de présumer que la famille Le Riche de Paris, dont il était issu, possédait la seigneurie de cette paroisse et qu’Albert de Corbeil y hérita de sa mère, fille de Lisiard 1er. S’y croyant maître absolu, il opprima les hommes du chapitre de Notre-Dame de Paris et les accabla de taxes au gré de son caprice. A l’avènement de l’évêque Imbert de Vergy, qui eut lieu entre le 25 juillet et le 29 novembre 1028, il dut refréner ses exactions devant les protestations du prélat et accepter avec sa femme le compromis suivant (4): il renonçait à toutes les coutumes sur la pôté d’Itteville, sauf à celles qui appartenaient à la voirie, autrement dit à la haute justice, dans les cas de meurtre, ban, rapt, incendie et vol; il se réservait seulement, une fois l’an et par maison, une redevance de paille équivalente au chargement d’un cheval ou d’un âne. La justice, limitée à la répression des délits précités, devrait s’exercer par des officiers demeurant sur place, dans les limites de la pôté, sans que les ressortissants fussent obligés de se présenter à son château de La Ferté ou ailleurs. Le prévenu qui voudrait se justifier par le duel aurait un délai de sept jours, pendant lequel le prévôt du chapitre serait avisé, et, avec son assistance, il reviendrait au château pour se justifier. Aucune redevance ne serait perçue sur l’aître de l’église. Les coutumes d’Itteville seront l’occasion de nouvelles transactions entre le chapitre et les châtelains de La Ferté, dont la succession se trouvera ainsi étayée.

     (3) TARDIF, Monuments historiques, n° 236, et confirmation par l’archevêque de Sens, n° 246. [Traduction littérale: “De par sa seigneurie personnelle” (B.G. 2007)]




     (4) Arch. nat., LL 77, f°168; 78, f°126, n°50. — GUÉRARD, op. cit., I, 323.
      Il n’est pas sans intérêt de signaler ici que le chapitre de Notre-Dame possédait à Itteville une censive dont Jean de Bombel lui bailla aveu le 6 avril 1540, en spécifiant qu’elle relevait en plein fief de la seigneurie du Donjon, assise à Janville, en la paroisse [p.39] d’Auvers, et en arrière-fief de la châtellenie de La Ferté (1). La famille du Donjon, jouissant de la haute justice dans toutes ses terres, comme on le verra, au chapitre suivant, une alliance seule a pu incorporer Janville à La Ferté: cette réunion s’est effectuée, à mon avis, par le mariage de Baudouin 1er du Donjon avec la fille et héritière d’Albert de Corbeil, châtelain de La Ferté. Déjà, sur la foi de documents que l’on ne possède plus, de La Barre et l’abbé Lebeuf avaient conclu que ce Baudouin était apparente à Aimon, comte de Corbeil (2), mais sans pouvoir indiquer par quel intermédiaire.
     (1) Arch. nat., R4 943, f°27. — Les chevaliers du Donjon donnèrent également leur nom à trois fiefs qu’ils possédaient, l’un à Soisy-sous-Étiolles, l’autre à Vaux-sur-Essonne et le dernier à Corbeil.

     (2) LA BARRE, op. cit., p. 156. — Abbé LEBEUF, Histoire de la ville et diocèse de Paris (édit. Bournon), IV, p. 300.
   
 
2. BAUDOUIN DU DONJON († v. 1070)

     Vers 992, parmi les chevaliers du comte Bouchard qui souscrivirent la charte en faveur de Saint-Guénaud, se trouva un certain Ferry sur lequel on sait peu de chose (3). Le 1er mai 1006, à Corbeil, Bouchard exprima ses dernières volontés en présence de son fils, Renaud, évêque de Paris; des officiers de sa maison, le chambrier Joscelin, le bouteiller Gaudry, le connétable Hugues; d’un ami, Ansoud II Le Riche de Paris, conseiller et très probablement chambrier du roi Robert; de Ferry; de Robert, vicomte de Corbeil; enfin d’un autre Joscelin, vicomte de Melun. La parenté peut seule expliquer le rang exceptionnel de Ferry, à côté d’Ansoud, avant les vicomtes de Corbeil et de Melun: S. Ansoaldi Divitis Parisii, S. Frederici, S. Rotberti vicecomitis (4)... Ne serait-il pas un fils d’Ansoud?

     (3) TARDIF, op. cit., n° 253. — Arch. nat., S 2115, n°27, copie du XIIe siècle.




     (4) TARDIF, Op. cit, n° 247. [Traduction littérale: “Marque d’Ansoud le Riche de Paris. Marque de ferry. Marque du vicomte Robert” (B.G. 2007)]
     Il est permis de le supposer si l’on observe qu’il y eut à Corbeil, une cinquantaine d’années plus tard, un opulent chevalier, appelé Ansoud, fils d’un Ferry, qui pourrait bien avoir pour père celui que nous venons de voir en 1006 à la cour de Bouchard. Non content d’avoir hérité des seigneuries de Viry et de Bondoufle, qui faisaient partie du patrimoine des Le Riche, ses descendants possédèrent à Corbeil, dans le voisinage de l’église Saint-Laurent, non loin du Donjon, une importante censive qui était traversée par la rue Le Riche, burgus Divitis, ainsi désignée en souvenir du conseiller royal (5). [p.40]

     Grâce au crédit d’Ansoud II, Ferry s’était vu confier la garde du Donjon de Corbeil et, par suite, la défense militaire de la ville: il en était le capitaine ou gastellier*, comme on l’appelait alors. Il fut récompensé de ses services par l’attribution de biens prélevés sur le comté, Viry, Bondoufle, Vaux, Jouy, Yerres, Orangis, Plessis-le-Comte, Draveil, etc... Il devint la souche d’une famille la plus illustre entre toutes celles qui, pour des raisons analogues, portèrent le surnom du Donjon; elle y ajouta parfois ceux de Corbeil et de Beauvais, que je crois être une mauvaise traduction de Belveer, Bellevue (1). Elle prit pour armoiries, semé de fleurs de lys au lion issant (2).
     (5) G. ESTOURNET, Recherches sur la généalogie des Le Riche de Paris (Ann. de la Soc. arch. du Gâtinais, 1912, p. 25-37). [N.B. La traduction de burgus par “rue”  me paraît forcée; “bourg” ou “faubourg” serait nettement mieux venu. (B.G. 2007)]
   * Godefroy atteste seulement gastelier, “patissier” (!); Niemeyer donne gastaldius, gastalius, etc.“régisseur des domaines du fic” ou encore “régisseur de domaines privés” (B.G. 2007).
     (1) G. ESTOURNET, Les Chevaliers du Donjon: Montereau (Ann. Soc. arch. du Gâtinais, XXXV, 1).

     (2) G. ESTOURNET, Guy du Donjon, seigneur de Trézan et sa pierre tombale (Ann. Soc. arch. du Gâtinais, XL, 157).
     En 1265, un arrêt du Parlement maintint un de ses descendants, Ferry du Donjon, seigneur de Jouy, en possession de la haute justice, attendu qu’il descendait des comtes de Corbeil, dont sa terre avait été démembrée, et que la maison de Corbeil jouissait de la haute justice: «Dominus Ferricus de Joyaco dicit se habere judicium latronis in curia sua, ea racione quod ipse est de heredibus de Corbolio, et heredes de Corbolio habent justiciam et judicium supradictum in terra sua de Corbolio, et quod tota terra sua que est in castellania Corbolio, partita fuit de terra dominorum de Corbolio, videlicet quicquid habet in Vallibus, quicquid habet in villa de Bondoufle et in circonferenciis (3) Le privilège reconnu à la famille du Donjon, parce qu’elle était apparentée aux comtes de Corbeil, fut confirmé dans des lettres de Philippe le Hardi d’octobre 1277, en faveur du prieuré d’Essonnes. En voici la traduction: «L’usage de la châtellenie de Corbeil est que personne n’y jouit de la haute justice dans toute son étendue, ni ne possède le droit d’appeler à son tribunal les cas de haute justice, excepté les seigneurs d’Yerres, de Jouy et de Draveil, qui ont toute justice sur leurs terres (4).»
     (3) BEUGNOT, Les Olim, I, 207. [Traduction littérale: “Monseigneur Ferry de Jouy dit qu’il détient le droit de juridiction criminelle pour les vols en son tribunal du fait qu’il fait partie des héritiers de Corbeil, que les héritiers de Corbeil ont la justice et la juridiction susdite dans leur terre de Corbeil, et que tout son territoire, qui se trouve dans la châtellenie de Corbeil, provient du démembrement du territoire des seigneurs de Corbeil, à savoir tout ce qu’il possède à Vaux, tout ce qu’il possède dans le village de Bondoufle et aux alentours” (B.G. 2007)]

     (4) Arch. nat., LL 1188, p. 328. — BOUTARIC, Actes du Parlement, I, 344 et 191.
     En 1018, Ferry souscrivit l’acte par lequel Robert, vicomte de Corbeil, à l’occasion de sa prise d’habit chez les religieux de Saint Maur-les-Fossés, donnait Villiers-sur-Nogent (5). Le nom de la femme de Ferry n’est point connu, mais il est probable qu’il prit alliance parmi les officiers du comte Bouchard, où l’on a vu un prévôt, appelé Baudouin: dans sa postérité, ce prénom alternera avec [p.41] le sien à chaque génération, durant plus de trois siècles. Selon toute vraisemblance, il fut le père des deux frères, Ferry et Baudouin, qui parvinrent l’un et l’autre au dapiférat.


     (5) J. DEPOIN, Les vicomtes de Corbeil (Bull. de la Soc. Hist. et Arch. de Corbeil, 1899), p. 42.

     En 1043, Baudouin, qui avait rang de chevalier, souscrivit la charte par laquelle Guillaume, comte de Corbeil, donnait l’église Saint-Jean de cette ville à l’abbaye des Fossés: S. Guillelmi, Corboilensis comitis, S. Nanterii, vicecomitis Corboilensis, S. Begonis militis, S. Balduini militis (1). Au mois d’octobre 1045, il fut témoin de l’acte par lequel Imbert, évêque de Paris, réunissait à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés l’autel de Saint-Georges à Villeneuve: S Beggonis militis, S. Balduini militis, S. Widonis militis, c’est-à-dire Bégon, père de Gaudry II vicomte de Corbeil, Baudouin du Donjon, châtelain de La Ferté, et de ce chef vassal de l’évêque, ce qui explique sa présence à la cour épiscopale enfin, son gendre, Guy de Montlhéry (2).
     (1) J. DEPOIN, op. cit. p. 43.[Traduction littérale: “Marque de Guillaume, comte de Corbeil. Marque de Nantier, vicomte de Corbeil. Marque de Bégon, chevalier. Marque de Baudouin, chevalier.” (B.G. 2007)]



     (2) TARDIF, op. cit., n°269. — R. DE LASTEYRIE, Cart. de Paris, I, 118. —
R. POUPARDIN, Chartes de Saint-Germain-des-Prés, I, 95.
     Selon Guillaume de Jumièges, Henri Ier, quoique déjà couronné, fut contraint à la mort de son père, en 1031, de se réfugier auprès de Robert, duc de Normandie, pour échapper aux embûches de la reine Constance qui voulait lui substituer son second fils; après l’avoir bien équipé d’armes et de chevaux, le duc le renvoya auprès de son oncle, Mauger, comte de Corbeil, «auquel il manda de poursuivre tous ceux qui s’écarteraient de la fidélité qu’ils devaient à ce monarque». Certainement, Albert de Corbeil dut unir ses efforts à ceux de son beau-frère, pour faire triompher le jeune roi de ses adversaires et lui conserver le trône (3); Henri Ier garda une profonde reconnaissance à la maison de Corbeil dont il avait pu éprouver le dévouement et la fidélité. Aussi ne sera-t-on pas surpris de trouver Baudouin, dès 1056, au nombre des conseillers ou palatins du roi; cette année, avec son frère Ferry, il souscrivit un diplôme immédiatement après les grands officiers: S. Frederici, S. Balduini (4). L’avènement de Philippe Ier ne modifia point leur situation, et en 1060, à Dreux, les deux frères parurent dans l’entourage du jeune prince (5).
     (3) Art de vérifier les dates, II, 640.

     (4) Histor. de France, XI, 604. — F. SŒHNÉE, Catalogue des actes d’Henri Ier, n°105. [Traduction littérale: “Marque de Feryy. Marque de Baudouin.” (B.G. 2007)]

     (5) M. Prou, Actes de Philippe Ier, n°2.
     Avec le temps, le crédit de Baudouin ne fit que s’accroître, si bien qu’en 1069 il eut l’insigne honneur d’être promu grand sénéchal de France. On sait que le dapiférat était alors de beaucoup la charge la plus importante de la couronne. Le sénéchal commandait [p.42] à toutes les forces militaires du royaume; il dirigeait le service du palais, présidait aux jugements et percevait, à son profit, une partie des revenus domaniaux. En réalité, c’était un vice-roi. En 1069, avant le 4 août, Baudouin souscrivit un privilège en faveur de Saint-Germain de Pontoise, un second à Poissy pour Saint-Ouen de Gisors, un troisième ratifiant en 1070 un échange de Geoffroy, évêque de Paris, avec Saint-Germain-des-Prés, et la même année une notice en faveur de Marmoutier, S. Bauduini dapiferi, S. Frederici de Curbeio. Baudouin resta peu de temps en charge, car son nom paraît pour la dernière fois au bas d’un diplôme pour l’abbaye de Ferrières, du 18 mars 1070 (1). Il n’est même pas certain que les deux précédents ne soient postérieurs de quelques mois à celui-ci. On peut cependant affirmer que son frère Ferry lui succéda antérieurement au 4 août 1070, très probablement pour cause de décès, car il ne reparaît plus.
     (1) M. PROU, op. cit., n°°45, 46, 48, 50, 51. [Traduction littérale: “Marque du sénéchal Baudouin. Marque de Ferry de Corbeil.” (B.G. 2007)]


     Assidu auprès de Philippe Ier, Ferry avait souscrit plusieurs diplômes comme faisant partie de la maison du roi, de familia regis (2). Son nom n’est ordinairement suivi d’aucun titre, en 1069, après le sénéchal Baudouin, S. Frederici (3). Une fois, en 1068, il est qualifié chevalier, S. Fridirici militis (4), immédiatement après les quatre grands officiers. A plusieurs reprises, en 1066, 1067 et 1069, il est appelé Ferry de Corbeil (5). Sénéchal dès le mois d’août 1070, Ferry resta en fonctions jusqu’en 1077 (6).
     (2) M. PROU, op. cit. n°27. [Traduction littérale: “De la domesticité du roi.” (B.G. 2007)]
     (3) M. PROU, op. cit., n°°43, 46. [Traduction littérale: “Marque de Ferry.” (B.G. 2007)]
     (4) M. PROU, op. cit., n°39. [Traduction littérale: “Marque du chevalier Ferry.” (B.G. 2007)]
     (5) M. PROU, op. cit., n°° 24, 30, 50, 116.
     (6) M. PROU, op. cit., n°° 52 à 87.
     L’auréole dont l’office de sénéchal fit resplendir le nom de Baudouin auprès de ses contemporains, son mariage, non moins que l’attribution du prénom de Baudouin à l’aîné de trois générations, valurent à La Ferté l’honneur d’être appelée par les contemporains La Ferté-Baudouin, Firmitas Balduini, que je rencontre pour la première fois en 1076.
     Baudouin laissa au moins six enfants: 1° et 2° Baudouin Il et Ferry III, dont j’ai étudié la descendance dans un mémoire sur Les Chevaliers du Donjon, chapitre de Corbeil (7); 3° Jean, abbé de Saint-Spire; 4° Ougrin, cité en 1071; 5° Hodierne, dame en partie de La Ferté et de Gometz, mariée à Guy Ier de Montlhéry, qui fera l’objet du chapitre suivant; 6° Adélaïde, dame en partie de La Ferté et femme d’Ebrard Il, vicomte de Chartres. [p.43]
     (7) G. ESTOURNET, Les Chevaliers du Donjon: famille de Corbeil (Ann. du Gâtinais, 1926, p. 28 et suiv.).
     Jean, abbé de Saint-Spire, de Corbeil, s’arrogea sur son église et sur ses domaines des droits abusifs que ne lui conférait aucunement son titre d’abbé; dans la villa de Ballancourt, il disposait à son gré, gratuitement ou moyennant une rétribution arbitraire, des gens et tenanciers; il soutenait qu’il avait seul le droit d’administrer la villa de Ballancourt. Lassés, les chanoines le supplièrent de s’amender. Ils s’adressèrent même à son père Baudouin, ainsi qu’à son frère Ferry, espérant que leurs avis l’amèneraient à renoncer à ses injustes entreprises; comme héritier d’Albert de Corbeil, Baudouin n’avait-il pas le ressort de Ballancourt et un droit de patronage sur l’abbaye. Tout cela fut parfaitement inutile; plus on le priait, plus l’abbé Jean se montrait tyrannique. A l’avènement de Bouchard II, comte de Corbeil, ils lui présentèrent leurs doléances. En 1069, dans une sorte de plaid tenu en pré de Geoffroy, évêque de Paris, du comte, de Baudouin du Donjon et de son fils Ferry, il fut jugé que la dignité abbatiale et la coutume n’autorisaient pas l’abbé à prélever les redevances qu’il s’attribuait injustement; qu’à Ballancourt il avait droit seulement au tiers des amendes. En conséquence, l’abbé dut renoncer à ses injustes prétentions et les chanoines recouvrèrent l’entière disposition de leurs droits. Une charte dressée pour en perpétuer la mémoire fut souscrite par Balduinus filius, Fredericus, Balduinus nepos Wido Frederici, généalogie qui doit s’interpréter de la manière suivante: Baudouin Ier, père de l’abbé, absent, Baudouin II, le fils, Baudouin III, le petit-fils, Ferry, le fils cadet, enfin Guy, fils de Ferry (1). Le 2 novembre 1071, les privilèges de Saint-Spire furent confirmés par une charte solennelle du comte Bouchard, en présence du roi, de toute la cour, de l’abbé Jean, de Ferry le sénéchal, de Baudouin II de Corbeil et d’Ougrin, frère de l’abbé (2).
     (1) E. COUARD-LUYS, Cart. de Saint-Spire de Corbeil, p. 16. [Traduction littérale: “Baudouin le fils, Ferry, Baudouin le petit-fils, Guy de Ferry.” (B.G. 2007)]

     (2) E. COUARD-LUYS, op. cit., p. 1. — M. PROU, op. cit., p 155.
     Adélaide, dame de La Ferté en partie, épousa Ebrard II, fils d’Ebrard Ier, vicomte de Chartres et d’Humberge, lequel est nommé avec ses parents, dans une charte peu postérieure à 1048: dès 1066, Ebrard II avait recueilli la succession de son père. En 1073, se voyant sans enfants, il se résolut à fuir le monde abandonnant sa femme, distribuant ses biens à ses frères et son argent aux pauvres, il alla vivre en ermite dans un pays éloigné, où il vécut du métier de charbonnier, selon Guibert de Nogent. Une notice de Marmoutier nous apprend ces faits, et le don qu’Ebrard avant de partir, avait fait à cette abbaye de la terre de Nottonville, dont son frère Hugues, seigneur du Puiset, possédait l’autre [p.44] moitié. Philippe Ier confirma ce don en 1075. Cependant Ebrard, revenu en France, négociait auprès de sa femme pour obtenir d’elle la permission de se faire moine à Marmoutier, ce qu’elle finit par lui accorder (1).
     (1) A. DE DION, Le Puiset au XIe et au XIIe siècle, p. 12. — Les seigneurs de Breteuil en Beauvaisis, p. 13.
     En 1076, Adélaïde de La Ferté-Baudouin, se considérant comme veuve d’Ebrard parce qu’il avait pris l’habit religieux, exonéra des coutumes qu’elle avait l’habitude d’y percevoir quatre arpents de terre destinés à agrandir le parvis et le cimetière de l’église d’Itteville: Adelais de Firmitate Balduini, cum maritus ejus Evrardus monachicam vitam expetisset, et ipsa in viduitate maneret... En reconnaissance, il lui fut donné dix livres; de plus, un pauvre serait nourri et habillé à son intention dans l’hôpital du chapitre et son anniversaire serait célébré à perpétuité. Bouchard II, comte de Corbeil, qui jouissait des droits de voirie sur les terres en question, donna son assentiment en présence de Ferry, fils de Baudouin, et de Baudouin du Donjon, dit de Beauvais (2).
     (2) GUÉRARD, op. cit., I, 279 — Cette charte a été interpolée pour en faire un diplôme royal: cf. M. PROU, op. cit., p. 421. [Traduction littérale: “Alais de la Ferté-Baudouin, comme son mari Évrard avait adopté le genre de vie monastique et qu’elle-même vivait dans le veuvage...” (B.G. 2007)]
     Vers la même date, Ebrard obtint de son frère Hugues le don de la seconde moitié de Nottonville, et en 1077, de son frère Galeran, qui était venu le voir à Marmoutier, l’abandon de tous ses droits sur cette terre. Peu après, Ebrard intervint auprès de son neveu Hugues Blavons pour lui faire restituer à l’abbaye de Coulombs la terre de Sours-en-Chartrain. Ebrard est cité dans plusieurs actes au nombre des moines de Marmoutier. Dans son histoire de cette abbaye, dom Martène dit qu’il devint abbé de Saint-Calais et mourut un 16 septembre.

   
 
3. GUY 1er DE MONTLHÉRY († apr. 1080)

     La généalogie de la famille de Montlhéry a été dressée dans la chronique, connue sous le nom de Continuation d’Aimoin, dont voici la traduction: «Au temps du roi Robert, Thibaud, surnommé File-Étoupes, son forestier, fortifia Montlhéry... Il eut un fils nommé Guy, qui épousa la dame de La Ferté et de Gometz, accepit in uxorem dominam de Feritate et de Gommet. Le même Guy, engendra d’elle Milon de Bray et Guy le Rouge, etc... (3).» [p.45]

     S’appuyant sur de simples conjectures et des raisonnements fort habilement déduits mais dépourvus de preuves, le savant généalogiste André Duchesne suppose que Thibaud File-Étoupes peut être le fils de Bouchard Ier, seigneur de Montmorency et de Bray-sur Seine, et d’Hildegarde. Quoi qu’il en soit, l’historien des familles palatines, Joseph Depoin, croyait à une lacune dans le manuscrit d’Aimoin, provenant d’un grattage, après le mot Montlhéry (1). Il est hors de doute que Guy Ier était fils, non de Thibaud, mais de Milon de Montlhéry, qui souscrivit à Épernay, en 1034, avec son frère Dreux, une charte octroyée à la cathédrale d’Amiens par Thibaud Ier et Étienne II, comtes de Champagne (2).
     (3) Bibl. nat., ms. latin 5925, f°188. Histor. de France, X, 311 ; XI, 275. — J. VIARD, Les grandes Chroniques de France, V, 29. — A. MOUTIÉ, Chevreuse (Mém. de la Soc. Archéol. de Rambouillet, 1876), II, p. 3-79. — MARION, Cart, de Longpont, introduction. — J. LAIR, Hist. de la seigneurie de Bures (Mém. de la Soc. de l’hist. de Paris, 1875, p. 5-43). [Traduction littérale: “prit pour femme la dame de La Ferté et de Gometz.” (B.G. 2007)]

     (1) J. DEPOIN, La légende des premiers Bouchards de Montmorency, p. 10.

     (2) J. ROUX et A. SOYEZ, Cartulaire de la cathédrale d’Amiens (Mém. de la Soc. des Antiquaires de Picardie, XIV), n° 2. — Histor. de France, Xl, 424.


     En effet, dans l’acte de fondation du prieuré de Saint-Vrain qui est peu antérieur à 1043, Milon, seigneur de Montlhéry, intervint comme suzerain, en compagnie de ses deux fils, Guy et Hugues, «assensu senioris nostri Milonis et filiorum ejus Guidonis atque Hugonis... S. Milonis senioris de Monteletherico, S. Guidonis et Hugonis». En 1057, Milon et son fils Guy assistèrent à une donation faite au même prieuré par le fils du fondateur, S. Milonis, S. Widonis filii ejus (3).
     (3) J. DEPOIN, Les Vicomtes de Corbeil, p. 45 et 49. [Traduction littérale: “avec l’accord de notre seigneur Milon et de ses fils Guy et Hugues... Marque de Milon seigneur de Montlhéry. Marque de Guy et d’Hugues. (...) Marque de Milon. Marque de Guy son fils.” (B.G. 2007)]
     Peu après cette date, Guy Ier succéda à son père dans les seigneuries de Montlhéry et de Châteaufort. En 1063, avec son fils Guy de Rochefort, il souscrivit les chartes de Philippe Ier pour Saint-Pierre d’Hasnon (4). Le 29 mai 1067, au milieu des grands feudataires, il assista à la dédicace de Saint-Martin-des-Champs (5). Avant le 1er septembre de cette année, à Melun, il souscrivit le diplôme confirmant la renonciation faite par un certain Guy aux coutumes qu’il exigeait dans la terre de Saint-Benoît-de-Fleury: le rang qu’il y occupe après les évêques et avant les grands officiers indique qu’il y était personnellement intéressé et qu’il avait donné des conseils de modération à son fils Guy de Rochefort envers le prieuré de Sonchamp qui se trouvait dans sa juridiction (6). En 1068, comme seigneur de Châteaufort en partie, il concéda à l’église de Saint-Christophe la possession d’un fief litigieux avec la justice et l’exemption de toute redevance: l’acte fut souscrit par son fils Guy le Rouge et par son petit-fils Guy (7). La même année, il [p.46] consentit à ce qu’Amaury de Châteaufort remplaçât l’église en bois de Châteaufort par une de pierre; six ans plus tard, il l’autorisera à la donner à l’abbaye de Bourgueil (1).
     (4) M. PROU, op. cit., p. 63, n°° 22 et 23.

     (5) J. DEPOIN, Recueil de chartes et documents de Saint-Martin-des-Champs, I, 30.



     (6) M. PROU, op. cit., p. 98.

     (7) Bibl. nat., ms. latin 17127, p. 90.
     (1) Bibl. nat., ms. latin 17127, p. 149. — LEBEUF, op. cit., III, 299.
     A Pontoise, en 1069, Guy souscrivit le diplôme octroyé à Saint Martin de cette ville (2). Le 2 novembre 1071, il se trouvait dans l’entourage du roi lorsque celui-ci confirma par l’apposition de son sceau la charte du comte Bouchard pour Saint-Spire de Corbeil (3). Enfin, l’an 1073, sa souscription figure pour la dernière fois au bas d’un acte royal, destiné au prieuré de Saint-Germain-en-Laye (4).

     Dans une charte rédigée vers 1061 (5), Geoffroy, évêque de Paris, expose que Guy, l’un de ses chevaliers ou vassaux, est venu le trouver et l’a très humblement supplié de faire don et remise de l’église de Notre-Dame, située dans le bourg de Longpont, qui est de son domaine, à des moines appelés par lui, qui y serviraient Dieu selon la règle de saint Benoît: il y a consenti et a confirmé les dons déjà faits et tous ceux que, par la suite, lui-même ou ses successeurs pourraient faire au nouveau monastère.
     (2) M. Prou, op. cit., n° XLV. — J. DEPOIN, Cart. de Saint-Martin de Pontoise, n° 5.
     (3) M. Prou, op. cit., p. 155. E. COUARD-LUYS, Cartul. de Saint-Spire, p. 3.
     (4) J. DEPOIN, Le prieuré de Saint-Germain-en-Laye, p. 14.

     (5) MARION, Le cartulaire de Longpont, n°LI et p. 21. — DUBOIS, Hist. eccles. Parisiensis, I, 687 ; Gallia christ., VII, 553.
Saint Hugues de Cluny (codex vatican lat 4922, vers 1115)      Par le conseil du prélat, Guy envoya sa femme vers Hugues, abbé de Cluny, qui jouissait d’une grande réputation de sainteté, pour lui demander quelques religieux de sa congrégation dans le but de les établir à Longpont. Hodierne ramena avec elle la petite colonie, après avoir offert à l’illustre abbé, en témoignage de gratitude, un calice de trente onces et une riche chasuble. Aussitôt, Guy les mit en possession des bâtiments et des biens qui leur étaient destinés, conformément à la permission octroyée. Il ne restait plus qu’à leur obtenir l’investiture officielle, qui leur fut également accordée: ils devaient rester à tout jamais sous l’obédience de l’abbé de Cluny, leur supérieur, mais l’évêque diocésain réservait ses droits de visite et de procuration. Pour assurer la tranquillité des religieux, Guy et Hodierne exemptèrent leurs hommes et leurs terres de la juridiction de leurs prévôts et de leurs sergents, en présence de leur fils Guy (6), Un peu plus tard, ils affranchirent leurs prés du droit de pâturage que tout homme d’armes aurait pu y prétendre pour ses chevaux (7). [p.47]
     (6) Cart. de Longpont, n°XLI. — DUBOIS, Hist. eccles. Parisiensis, I, 688.
     (7) Cart. de Longpont, n°XLVII.
     Satisfait de son œuvre, Guy résolut de quitter le monde et de s’y retirer. Vers 1075, en y prenant l’habit monastique, il donna au prieur Etienne son moulin de Groteau, dans la paroisse même de Longpont, et tout ce qu’il y possédait: sa femme Hodierne et ses fils, Milon et Guy, déposèrent sur l’autel l’acte de cette donation (1). Vers 1080, il obtint de l’évêque de Paris pour son prieuré l’église d’Orsay, Guidonis amicissimi nostri ex laico dudum effecti monachi precibus (2). Une donation du chevalier Henri Payen fut faite en présence «de Guy, seigneur de Montlhéry, alors moine» (3). Il mourut dans la retraite qu’il avait édifiée.
     (1) Cart. de Longpont, n°XLVIII. — DUBOIS, op. cit., p. 688.
     (2) Cart, de Longpont, n° CCLVII. — DUBOIS, op. cit., I, 691. [Traduction littérale: “par les prières de notre grand ami Guy qui était alors passé de l’état de laïque à celui de moine.” (B.G. 2007)]
     (3) Cart. de Longpont, n° CLXXI.
     Suivant le pieux usage des temps anciens, il fut inhumé dans l’aile droite de la nef. On y voyait encore sa tombe au temps de l’abbé Lebeuf: «C’était, dit-il, un monument isolé et haut de deux pieds. Il est maintenant au niveau des carreaux de terre dont l’église est carrelée (4).» Quant à Hodierne, humblement enterrée d’abord, et sur sa demande sans doute, dans le cimetière qui entourait l’église, et sous le seuil même de la grande porte, elle fut en 1641, lors de la restauration du choeur, transférée dans l’intérieur de l’édifice. Les restes furent solennellement déposés au pied du maître-autel, sous une dalle portant l’inscription suivante: IN. MEMORIA. ÆTERNA. ERIT. AUDIERNÆ. INCLYTÆ. COMITISSÆ. HERICI. MONTIS. SACRARVM. HARVM. ÆDIUM. FVNDATRICIS. OSSA. SVB. DIO. [sic] JACENTIA. AB. ANNO. MILLESIMO. PIO. MICHAEL. LE. MASLE. DOMINI. DES. ROCHES. HUJVSCE. DOMVS. PRIORIS. STVDIO. HVC. TRANSLATA. FVERE. ANNO. M°. DC°. XL°. I°, DIE. VLTIMO. MENSIS. Sa mort était marquée au 7 avril sur l’obituaire (5).
     (4) LEBEUF, op. cit., IV, 93.

     (5) LEBEUF, op. cit., IV, 92. — MARION, op. cit. p. 23. [Traduction littérale de ec texte dont manque au moins un mot: “Cela sera à la mémore éternelle  d’Hodierne, glorieuse comtesse de Montlhéry, fondatrice de cet établissement religieux. Ses ossements, qui gisaient sous ?? depuis l’an mil, par le zèle pieux de Michel Le Masle seigneur des Roches, prieur de cet établissement, ont été transférés ici l’an 1641, le dernier jour du mois de ?.” (B.G. 2007)]
     De son mariage avec Hodierne, dame de La Ferté, Guy de Montlhéry laissa sept enfants: 1° Milon II qui suit; 2° Guy II dit le Rouge, châtelain de La Ferté, qui fera l’objet du chapitre suivant; 3° Milesende, mariée à Hugues, comte de Réthel, dont elle eut notamment Baudouin II du Bourg, roi de Jérusalem, et Gervais, archevêque de Reims; 4° Chèrevoisine, femme de Ponce, châtelain de Pont-sur-Seine, et mère de Philippe, évêque de Troyes; 5° Êlisabeth, qui épousa Joscelin de Courtenay; 6° Adélaïde, dame de Villepreux, mariée à Hugues Ier dit Blavons, châtelain du Puiset et vidame de Chartres, mort en 1094: elle donna ses biens de Champlant au prieuré de Longpont, ce qui fut confirmé par son fils Galeran, dans une charte datée de Villepreux; 7° enfin, [p.48] une cinquième fille, qui épousa Gantier II, seigneur de Saint Valéry (1).
     (1) A. MOUTIÉ, Chevreuse, II, 23.
     Milon II, seigneur de Montlhéry, de Chevreuse, de Bray-sur Seine, etc., confirma au prieuré de Longpont, en 1096, avant de partir pour la croisade, la terre de Ver que lui avait donnée sa sœur Chèrevoisine; sa femme Litliuise et son fils Guy y donnèrent leur assentiment. Il lui confirma aussi le moulin de Groteau, aumôné par son père (2). A l’abbaye de Bourgueil, il reconnut les églises de Chevreuse qu’elle avait reçues de son père (3). Il revint en France et en repartit de nouveau pour la Palestine en 1101, mais il fut fait prisonnier au combat de Rama livré aux infidèles par Baudouin, roi de Jérusalem, le 27 mai 1102. Conduit à Ascalon avec un grand nombre d’autres chevaliers, il mourut en captivité. De son mariage avec Lithuise, vicomtesse de Troyes, il laissait notamment: 1° Guy Trousseau; 2° Milon II de Bray, dit le jeune, vicomte de Troyes, dont la fin tragique sera rapportée plus loin; 3° Renaud, évêque de Troyes en 1121-1122 (4).
     (2) Cart. de Longpont, n°CXCVI, CCI, CCII, CCVIII; XLIII, XLIV, XLV, XLVII, XLVIII.

     (3) Bibl. nat., ms. latin 17127, p. 147.



     (4) A. MOUTIÉ, Chevreuse, II, 31.
     Guy Trousseau succéda en 1102 à son père dans les seigneuries de Montlhéry, de Chevreuse et de Châteaufort. En 1096, au moment de partir pour la croisade, il avait remis au chapitre de Notre-Dame de Paris un droit de voirie dont il jouissait sur ses terres d’Itteville et un bois situé au Bouchet (5): il avait donné au prieuré de Longpont la terre et le village de Ver, en réservant, durant la vie de son père et la sien les droits de charroi et de curage des fossés (6). Vers 1103, avec l’assentiment de sa femme Mabille, il renonça à ces droits; en sa compagnie, il en déposa la donation sur l’autel devant le prieur Henri (7). En 1104, il conclut le mariage de sa fille Élisabeth avec Philippe de Mantes, fils de Philippe Ier et de Bertrade de Montfort, lequel n’avait pas encore douze ans; il lui assigna Montlhéry en dot. Avant que ne fût expirée la première année de son mariage, le jeune prince vint visiter l’église de Longpont et lui confirma tous ses biens et privilèges, notamment la terre de Ver: au cours de l’acte commencé à Montlhéry et terminé à Longpont, la présence de Mabille, sa belle-mère, est signalée par deux fois (8). Guy Trousseau ne paraît plus après [p.49] 1108: par une charte sans date, ignorée de ses historiens, au cours de la maladie qui l’emporta, il légua au chapitre de Notre-Dame de Paris la mouvance des vignes de Bagneux qui lui avaient été données par Hildegarde, veuve de Payen de Bièvre; après les obsèques, Mabille, que le scribe appelle Amabilis*, fit la remise du legs, à charge d’un anniversaire pour son mari, que l’on trouve inscrit sur l’obituaire au 16 mars (1). Au chapitre suivant, la prétendue donation des églises de La Ferté, qui lui a été attribuée par un texte suspect, sera examinée.
     (5) GUÉRARD, Cart. de Notre-Dame de Paris, IV, 30.

     (6) Cart. de Longpont, n°CXCIX, CCII, CCVIII.

     (7) Cart. de Longpont, n°CC.




     (8) Cart. de Longpont, n° CXCVII. — A. LUCHAIRE, Annales de la vie de Louis VI, n°32.



     (1) Arch. nat., LL 78, p. 123, n° 48. — MOLINIER, Obituaires, I, 110. [* Amabilis, “Aimable” est une retroversion latine erronée de cet anthroponyme en réalité d’origine germanique. (B.G., 2007)]
 
 
4. GUY II DIT LE ROUGE († 1108)

     Guy Il, dit le Rouge à cause de la couleur de ses cheveux, second fils de Guy Ier de Montlhéry et d’Hodierne de La Ferté, devint comte de Rochefort par son mariage avec Adélaïde, héritière de cette terre. Il en portait le nom dès 1063, lorsqu’il souscrivit, à côté de son père, les deux chartes royales octroyées à Saint-Pierre de Hasnon (2). Il molesta les religieux de Saint-Benoît-sur-Loire qui possédaient le prieuré de Sonchamp dans le voisinage de Rochefort: sur les remontrances de son père, il renonça aux coutumes qu’il prélevait injustement sur leurs terres, ce qui fut sanctionné par un diplôme de Philippe 1er en 1067 (3). Il assigna à la léproserie du Grand-Beaulieu, près de Chartres, cinq soudées de fer à prendre annuellement sur sa ville forte de Rochefort (4).

     (2) M. PROU, op. cit., p. 63, n°°22 et 23.

     (3) M. PROU, op. cit., p. 98; Chartes de Saint-Benoît-sur-Loire, I, n°77.

     (4) R. MERLET et M. JUSSELIN, Cart. de la léproserie du Grand-Beaulieu, p. 68.
     Au moment de la retraite de son père à Longpont, Guy le Rouge reçut Gournay et le tiers de Châteaufort: suivant la coutume assignant les biens maternels aux cadets, il eut La Ferté-Baudouin et Gometz-le-Châtel; un peu plus tard, il hérita des droits de sa tante Adélaïde de La Ferté et réunit ainsi entre ses mains la totalité de la châtellenie. Vers 1079, devant Jean de Grandpont, doyen de Notre-Dame de Paris, Guy, seigneur de La Ferté, et Adélaïde, son épouse, dominus Guido de Firmitate et uxor ejus Adeleisda, donnèrent au chapitre toutes les coutumes justes et injustes qu’ils percevaient dans la terre d’Itteville, au Bouchet et à Saint-Aubin, avec les droits de garenne et de voirie, ainsi que les vignes du Bouchet (5): parmi les nombreux témoins des deux contractants qui souscrivirent l’acte, on relève Bernoal Potin et son fils Baudouin, qui [p.50] donneront l’église de Cerny aux moines de Morigny (1), Robert Galeran, père de Thierry, qui construira l’église de La Ferté, Anseau de Bruyères, Roscelin de Mœurs, le prévôt Landry, le voyer Guérin, etc...
     (5) GUÉRARD, op. cit., I, 324. [Traduction littérale: “monseigneur Guy de la Ferté et son épouse Alais.” (B.G. 2007)]

      (1) L. MIROT, Chronique de Morigny, p. 4. — Peut-être faut-il l’identifier avec le très noble Bernoal qui donna à la même abbaye l’église de Guigneville; sa femme, Mahaud, un encensoir et un calice d’argent doré; un de leurs fils, Lisiard, le grand vitrail du chevet de l’église (ib., p. 3).
Louis-Eugène Lefèvre      Dans Étampes et ses monuments aux XIe et XIIe siècles, M. Eugène Lefèvre affirme que l’établissement des religieux de Saint-Germer de Fly, dans le voisinage d’Étampes, était un fait accompli en 1082: à cette date, selon une confirmation de privilèges accordée par Philippe Ier à Notre-Dame d’Étampes, les moines de Saint-Germer sollicitèrent «d’être substitués ou adjoints aux chanoines dans le service canonial de ladite église». On sait que le monastère, fondé d’abord à Étréchy, fut transféré vers 1094 à Morigny (2): parmi ses premiers bienfaiteurs, il faut placer Guy de La Ferté et Adélaïde, qui lui donnèrent les églises de La Ferté Baudouin avec la dîme des moulins et du four banal, ainsi que de leurs terres labourables dans toute la châtellenie. Sans doute la chronique de Morigny attribue cette donation à Guy Trousseau, avec l’assentiment de sa femme Adélaïde, de Milon de Montlhéry et de la vicomtesse Lithuise (3). Mais, comme le remarque M. Léon Mirot, dans la préface de la publication de cette chronique, le premier livre, écrit entre le 4 août 1106 et le 30 juillet 1108 par le moine Thiou, qui était préchantre de l’abbaye et bibliothécaire, ne nous est point parvenu dans son texte primitif: on n’en possède «qu’un résumé fait à la fin du XIIe siècle par un abréviateur peu intelligent, qui a maintenu des allusions relatives aux passages négligés par lui et qui a conservé intégralement et sans les relier au reste de son récit certains morceaux du texte primitif. (4)» On ne saurait oublier que le domaine utile de La Ferté était partagé en deux fiefs: le Prieuré et le Péage, division qui s’est maintenue jusqu’à la Révolution (5): «Au prieuré appartenait la seigneurie immédiate de la moitié de la ville et du territoire.» Un maire y rendait la justice au nom des religieux, ainsi qu’il fut reconnu par l’enquête de 1543 (6). Seul, un châtelain de La Ferté a pu disposer [p.51] poser d’une part aussi importante de ses droits»: or Guy le Rouge et son fils Hugues ont possédé la châtellenie dès 1079 jusqu’en 1108, où Louis VI leur succéda. D’autre part, on ne connaît à Guy Trousseau d’autre femme que Mabille, Mabilia, suivant le cartulaire de Longpont, ou Amabilis, d’après le livre noir de Notre-Dame de Paris. Il me paraît donc légitime de conclure que l’abréviateur de Morigny a confondu Guy Trousseau avec Guy le Rouge, d’autant plus que ce dernier est également surnommé Trousseau par l’auteur des Grandes Chroniques de France, lorsqu’il raconte «comment Guiz Troussiaus et Hues de Créci, ses fiuz, pridrent le conte de Corbuel, son frère, por ce que il ne lor voloit aidier de la guerre contre le roi» (1). Guy le Rouge et Adélaïde de Rochefort sont les seuls auxquels on puisse raisonnablement attribuer la fondation du prieuré de La Ferlé en faveur des moines d’Étréchy.
     (2) E. MENAULT, Morigny, son abbaye, sa chronique et son cartulaire, p. 4. — D. FLEUREAU, op. cit., p. 473.



     (3) L. MIROT, La chronique de Morigny, p. 3.




     (4) L. MIROT, Chron. de Morigny, pag, p. 14.

     (5) Almanach de Sens pour 1790, p. 26.

     (6) Arch. nat., R4 943, p. 17, 40, 50. — L’enquête essaya de déterminer les limites de cette justice: son existence parut certaine, mais son étendue ne put être fixée, en raison des réponses vagues des témoins appelés un seul déposa que 42 habitants relevaient du prieuré, sur 180 feux.




      (1) J. VIARD, Les grandes chroniques de France, V, 148.

Suger      Suger n’aimait guère Guy le Rouge et, lorsqu’il entreprend d’exposer ses démêlés avec le roi Louis VI, il le désigne avec une antipathie non déguisée: un certain de La Ferté-Baudouin, quidam de Firmitate Balduini (2).Pourquoi feindre d’ignorer le premier officier de la couronne? Guy le Rouge fut cependant un des hommes les plus éminents de son époque, tant à cause de sa puissance et de sa valeur que par le grand crédit dont il jouit auprès des rois de France et les services signalés qu’il rendit à la monarchie encore mal affermie des premiers Capétiens. En 1091, à l’instar de son aïeul maternel, il devint sénéchal de France, comme le prouve une charte du roi Philippe Ier, munie du Signum Widonis dapiferi de Rupeforti (3). Il fut chargé par le roi de négocier avec l’évêque de Chartres et d’obtenir de lui, par promesses ou menaces, une lettre au pape, favorable à son union avec Bertrade de Montfort: on a conservé deux lettres de 1093 et 1095 dans lesquelles ce prélat répondit par un refus catégorique à ses instances (4). Il échoua devant sa fermeté et, le 18 novembre 1095, Philippe Ier fut excommunié au concile de Clermont.


     (2) SUGER, Gesta Ludovici Grossi, éd. Lecoy de la Marche, p. 50.




     (3) M. PROU, Actes de Philippe Ier, n° 127. [Traduction littérale: “Marque de Guy sénéchal de Rochefort” (B.G. 2007)]

     (4) Histor. de France, XV, 78 et 85; X 702. — L’une accuse réception d’un message transmis par son neveu, Ébrard du Puiset.
     Guy le Rouge doit encore être reconnu dans le sénéchal Guy, qui souscrivit un diplôme en 1092, un en 1094 et un autre à la fin de l’année 1095 (5). L’année suivante, il se démit de ses fonctions pour prendre part à la croisade. Dans les premiers jours de juin 1101, on constate sa présence à Nicomédie. Le 5 août suivant, il faisait partie d’une troupe de croisés qui livra bataille aux Turcs [p.52] près d’Amasia. Les survivants de ce combat, et, parmi eux, Guy de Rochefort, gagnèrent Constantinople. Après quoi, on ne sait si Guy retourna en Palestine ou rentra en France (1). Comme le dit Suger, il revint couvert d’honneur et de gloire (2).
     (5) Gallia Christ., II, col. 110. — M. PROU, op. cit., n°° 128, 132, 135.
      (1) Rec. des histor. occidentaux des Croisades, IV, 563. — HAGENMAYER, Chron. de l’hist. du royaume de Jérusalem (Revue de l’Orient latin, X, 450-456).
     (2) SUGER, op. cit., p. 25.
     La chronique de Morigny raconte tout au long les circonstances d’un plaid tenu à Rochefort dès son arrivée: son vassal, le chevalier Bonard, n’avait pas voulu délivrer aux religieux la terre de Gommerville, léguée par son beau-frère Garsadoine, et s’était rendu coupable de nombreuses violences: il dut faire amende honorable et renoncer à ses prétentions (3). Les moines de Longpont traduisirent également devant son tribunal Simon, fils de Gaucher, qui leur contestait l’usage dans les bois et la rivière d’Orsay: ils furent maintenus en saisine de leurs droits (4).
     (3) L. MIROT, Chronique de Morigny, p. 41.

     (4) Cart. de Longpont, n° CCLVIII.
     A son retour de Terre-Sainte, vers 1104, Guy le Rouge fut rétabli dans l’office de sénéchal qu’il avait exercé une première fois, dit Suger (5). Pour se conserver à tout prix son amitié et son appui, Philippe Ier imagina de fiancer le prince Louis avec la fille du sénéchal, Lucienne, non encore nubile (6). Cette puissance, qui confisquait à son profit l’autorité royale, suscita l’ombrage et la jalousie des frères de Garlande, chez lesquels l’ambition, la cupidité et l’esprit militaire se trouvaient à un aussi haut degré que chez leur rival. L’orage n’allait pas tarder à éclater.

     (5) SUGER, op. cit., p. 25.


     (6) SUGER, p. 26. A. LUCHAIRE, Annales de la vie de Louis VI, n° 32.

     Sur ces entrefaites, le château de Montlhéry était passé sous la garde du roi par le mariage de la fille de Guy Trousseau. Son frère, Milon II de Bray, qui avait des prétentions sur ce château, voulut s’en emparer avec l’aide des Garlande alors disgraciés. Ayant noué des intelligences avec les habitants de Montlhéry, il entra dans la ville, accompagné de Lithuise, sa mère, et décida les habitants à assiéger le donjon occupé par les troupes royales. Guy le Rouge négocia avec les Garlande et les détacha de Milon en leur promettant leur rentrée en grâce à la cour: Milon désespéré s’enfuit. Louis, arrivé à Montlhéry, ratifia la paix conclue par son sénéchal avec les Garlande, mais, pour éviter le retour de semblables tentatives, démantela la ville en ne laissant subsister que la tour (1105) (7).
     (7) SUGER, p. 27. — A. LUCHAIRE, Annales de la vie de Louis VI, n° 34.
     En 1106, à Senlis, Guy le Rouge assista au jugement du procès entre les chanoines de Saint-Corneille de Compiègne et Nivelon II, [p.53] seigneur de Pierrefonds (1). Au milieu de l’année, il résigna ses fonctions en faveur de son fils, Hugues de Crécy. A Melun, après le 29 août, il souscrivit le diplôme confirmant les privilèges de Saint- Benoît-sur-Loire (2). En mars 1107, il fut envoyé à La Charité-sur-Loire pour recevoir le pape Pascal II, qui était entré en France, et l’assurer du dévouement de ses souverains (3). Le 23 mai, au concile de Troyes, par les menées des Garlande, le pape prononça, sous prétexte de consanguinité, la dissolution du mariage entre l’héritier de la couronne et Lucienne de Rochefort (4). Guy le Rouge en fut si touché qu’il se retira de la cour et se jeta dans l’opposition avec son fils Hugues. Il ne survécut pas longtemps à sa disgrâce:
il mourut avant le mois d’août 1108 et fut enterré au prieuré de Gournay: son obit était célébré le 9 mars à Longpont (5).

     (1) Arch. nat., LL 1622, f°45. — Bibl. nat., coll. Moreau, XLII, 246. — A. LUCHAIRE, op. cit., n°39.
     (2) M. PROU, Chartes de Saint-Benoît, I, 254. — A. LUCHAIRE, op. cit., n° 42.
     (3) Histor. de France, XII, 777 ; XIV, 120. — A. LUCHAIRE, op. cit., n° 46.

     (4) Histor. de France, XII, 281. — SUGER, p. 32. A. LUCHAIRE, op. cit., n°50.

     (5) A. MOLINIER, Obituaires, I, 525.
     Guy le Rouge avait confié le service de sa chapelle de Gournay à Saint-Martin-des-Champs, peut-être en 1079 à l’occasion de sa réunion à Cluny, tandis que la famille de Garlande donnait aux mêmes religieux la seigneurie de Noisiel. Par un diplôme de 1122, Louis VI rappelle que l’église de Notre-Dame et de Saint-Jean de Gournay, située sur la Marne, près du château de Gournay, a été fondée par Guy le Rouge et sa femme Adélaïde, puis donnée par eux aux moines de Saint-Martin-des-Champs; il confirme d’abord les possessions octroyées au prieuré par les fondateurs, savoir la chapelle de Gournay, la terre de Liaubon, un moulin à Gournay, l’église de Roissy et le tiers du village (6). Vient ensuite l’énumération des biens donnés par les Garlande.
     (6) TARDIF, op. cit., n° 383.
     Avec l’assentiment de la comtesse Adélaïde, sa femme, Guy donna à l’abbaye de Marmoutier une église dédiée à saint Martin et dépendant de sa nouvelle châtellenie de Brétencourt. Il restitua à cette église tout ce qui pouvait lui appartenir et qu’il avait jusqu’à ce moment retenu dans son domaine et même ce qu’il en avait déjà distribué à ses chevaliers. Il lui donna, en outre, la dîme du marché de Brétencourt et confirma à l’avance tout ce que ses vassaux pourraient lui aumôner par la suite (7).
     (7) Bibl. nat., ms. Lat. 5441.2, p. 117.
     Dans l’obituaire de Longpont, on lit que, vers 1079, au début de son administration, le prieur Henri décida en chapitre et régla [p.54] comment il convenait de célébrer l’anniversaire des principaux bienfaiteurs de son église; en sa qualité de contemporain, il ne pouvait se méprendre sur leur identité. Au 24 juillet, il écrivit sur l’obituaire: «Obierunt Guido, institutor hujus loci, Guido vicecomes, Adalaidis, comitissa, uxor, Wido filius ejus (1)», c’est-à-dire Guy Ier fondateur de Longpont, Guy II dit le Rouge et sa femme la comtesse Adélaïde, et leur fils Guy III. Évidemment, le prieur ne met pas d’autres noms sur l