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Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, a tenu secrètement,
comme on sait, sous Louis XIV, un journal de la cour qui ne fut publié
selon sa volonté qu’à partir du siècle suivant. On
trouve ici un portrait peu flatteur de Louis-Joseph (1654-1712), duc de Vendôme, et d’Étampes. Il était fils de Louis de Vendôme (1612-1669), petit-fils de César de Vendôme (1594-1654), et arrière petit-fils d’Henri IV et de sa favorite Gabrielle d’Estrées (1573-1599), qui avait été faite duchesse d’Étampes quelques mois avant sa mort. Louis-Joseph tint ce duché de 1669 à 1712, comme avant lui Gabrielle (1598-1599), César (1599-1654) et Louis (1654-1669), et comme après lui sa veuve Marie-Anne de Bourbon (1712-1718); mais ils n’avaient pas d’enfant et le duché revenu à la couronne passa ensuite à Louise-Elisabeth de Bourbon-Condé (1718-1752), petite-fille de Louis XIV et de Mme de Montespan. Ce portrait au vitriol date de février 1706, alors que Louis-Joseph de Vendôme commande l’armée d’Italie, pendant la guerre de succession d’Espagne. On y voit notamment comment le fils d’un jardinier italien, futur premier ministre de l’Espagne, arriva à s’insinuer dans son entourage. L’homosexualité de ce grand seigneur n’était pas non plus pour plaire à Saint-Simon, catholique sincère. Rappelons toutefois que le célèbre mémorialiste éprouve surtout une invincible répulsion pour les descendants des bâtards légitimés, dont Henri IV avait voulu qu’ils tiennent un rang intermédiaire entre les princes du sang et les premiers personnages du royaume. |
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Le duc
de Vendôme
La cour et
Paris virent en ce temps-ci un spectacle vraiment prodigieux. M. de Vendôme
n’était point parti d’Italie depuis qu’il avait succédé
au maréchal de Villeroi après l’affaire de Crémone.
Ses combats tels quels, les places qu’il avait prises, l’autorité
qu’il avait saisie, la réputation qu’il avait usurpée, ses
succès incompréhensibles dans l’esprit et dans la volonté
du Roi, la certitude de ses appuis, tout cela lui donna le désir de
venir jouir à la cour d’une situation si brillante, et qui surpassait
de si loin tout ce qu’il avait pu espérer. Mais, avant de voir arriver
un homme qui va prendre un ascendant si incroyable, et dont jusqu’ici je
n’ai parlé qu’en passant, il est bon de le faire connaître davantage,
et d’entrer même dans des détails qui ont de quoi surprendre,
et qui le peindront d’après nature. Il était d’une taille
ordinaire pour la hauteur, un peu gros, mais vigoureux, fort, et alerte;
un visage fort noble et l’air haut; de la grâce naturelle dans le maintien
et dans la parole; beaucoup d’esprit naturel, qu’il n’avait jamais cultivé,
une énonciation facile, soutenue d’une hardiesse naturelle, qui se
tourna depuis en audace la plus effrénée; beaucoup de connaissance
du monde, de la cour, des personnages successifs, et, sous une apparente
incurie, un soin et une adresse continuelle à en profiter en tout
genre; surtout admirable courtisan, et qui sut tirer avantage jusque de ses
plus grands vices à l’abri du faible du Roi pour sa naissance; poli
par art, mais avec un choix et une mesure avare, insolent à l’excès
dès qu’il crut le pouvoir oser impunément, et en même
temps familier et populaire avec le commun par une affectation qui voilait
sa vanité, et le faisait aimer du vulgaire; au fond l’orgueil même,
et un orgueil qui voulait tout, qui dévorait tout. A mesure que son
rang s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement,
son opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela
crût à proportion, jusqu’à se rendre inutile toute espèce
d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre très petit
de familiers, et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin
l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce
demi-dieu, qui soutenait des thèses ineptes sans que personne osât,
non pas contredire, mais ne pas approuver. Il connut et abusa plus que personne
de la bassesse du Français. Peu à peu il accoutuma les subalternes,
puis de l’un à l’autre toute son armée, à ne l’appeler
plus que Monseigneur et Votre Altesse. En moins de rien, cette gangrène
gagna jusqu’aux lieutenants généraux et aux gens les plus
distingués, dont pas un, comme des moutons à l’exemple les
uns des autres, n’osa plus lui parler autrement, et qui, l’usage ayant passé
en droit, y auraient hasardé l’insulte si quelqu’un d’eux se fût
avisé de lui parler autrement. Ce qui est prodigieux à qui
a connu le Roi galant aux dames une si longue partie de sa vie, dévot
l’autre, souvent avec importunité pour autrui, et, dans toutes ces
deux parties de sa vie, plein d’une juste, mais d’une singulière horreur
pour tous les habitants de Sodome, et jusqu’au moindre soupçon de
ce vice, M. de Vendôme y fut plus salement plongé toute sa vie
que personne, et si publiquement, que lui-même n’en faisait pas plus
de façon que de la plus légère et de la plus ordinaire
galanterie, sans que le Roi, qui l’avait toujours su, l’eût jamais
trouvé mauvais, ni qu’il en eût été moins bien
avec lui. Ce scandale le suivit toute sa vie à la cour, à Anet
aux armées. Ses valets et des officiers subalternes satisfirent toujours
cet horrible goût, étaient connus pour tels, et comme tels étaient
courtisés des familiers de M. de Vendôme et de ce qui voulait
s’avancer auprès de lui. On a vu avec quelle audacieuse effronterie
il fit publiquement le grand remède par deux fois, prit congé
pour l’aller faire, qu’il fut le premier qui l’ait osé, et que sa
santé devint la nouvelle de la cour, et avec quelle bassesse elle
y entra à l’exemple du Roi, qui n’aurait pas pardonné à
un fils de France ce qu’il ménagea avec une faiblesse si étrange
et si marquée pour Vendôme. Sa paresse était à
un point qui ne se peut concevoir: il a pensé être enlevé
plus d’une fois pour s’être opiniâtré dans un logement
plus commode, mais trop éloigné, et risqué les succès
de ses campagnes, donné même des avantages considérables
à l’ennemi, par ne se pouvoir résoudre à quitter un
camp où il se trouvait logé à son aise. Il voyait peu
à l’armée par lui-même: il s’en fiait à ses familiers,
que très souvent encore il n’en croyait pas. Sa journée, dont
il ne pouvait troubler l’ordre ordinaire, ne lui permettait guère
de faire autrement. Sa saleté était extrême; il en tirait
vanité: les sots le trouvaient un homme simple. Il était plein
de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisaient leurs petits à
ses côtés. Lui-même ne s’y contraignait de rien. Une de
ses thèses était que tout le monde en usait de même,
mais n’avait pas la bonne foi d’en convenir comme lui; il le soutint un jour
à Mme la princesse de Conti la plus propre personne du monde, et la
plus recherchée dans sa propreté. Il se levait assez tard à
l’armée, se mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres
et y donnait ses ordres du matin. Qui avait affaire à lui, c’est-à-dire
pour les officiers généraux et les gens distingués,
c’était le temps de lui parler. Il avait accoutumé l’armée
à cette infamie. Là, il déjeunait à fond, et
souvent avec deux ou trois familiers, rendait d’autant, soit en mangeant,
soit en écoutant, ou en donnant ses ordres; et toujours force spectateurs
debout. II faut passer ces honteux détails pour le bien connaître.
Il rendait beaucoup; quand le bassin était plein à répandre,
on le tirait et on le passait sous le nez de toute la compagnie pour l’aller
vider, et souvent plus d’une fois Les jours de barbe, le même bassin
dans lequel il venait de se soulager, servait à lui faire la barbe.
C’était une simplicité de mœurs, selon lui, digne des premiers
Romains, et qui condamnait tout le faste et le superflu des autres. Tout
cela fini, il s’habillait, puis jouait gros jeu au piquet ou à l’hombre;
ou, s’il fallait absolument monter à cheval pour quelque chose, c’en
était le temps. L’ordre donné au retour, tout était
fini chez lui. Il soupait avec ses familiers largement: il était grand
mangeur, d’une gourmandise extraordinaire, ne se connaissait à aucun
mets, aimait fort le poisson, et mieux le passé et souvent le puant
que le bon. La table se prolongeait en thèses, en disputes, et, par-dessus
tout, louanges, éloges, hommages toute la journée et de toutes
parts. Il n’aurait pardonné le moindre blâme à personne:
il voulait passer pour le premier capitaine de son siècle, et parlait
indécemment du prince Eugène et de tous les autres; la moindre
contradiction eût été un crime. Le soldat et le bas officier
l’adoraient pour sa familiarité avec eux et la licence qu’il tolérait
pour s’en gagner les cœurs, dont il se dédommageait par une hauteur
sans mesure avec tout ce qui était élevé en grade ou
en naissance. Il traitait à peu près de même ce qu’il
y avait de plus grand en Italie, qui avait si souvent affaire à lui.
C’est ce qui fit la fortune du fameux Alberoni. Le duc de Parme eut a traiter
avec M. de Vendôme: il lui envoya l’évêque de Parme qui
se trouva bien surpris d’être reçu par M. de Vendôme
sur sa chaise percée, et plus encore de le voir se lever au milieu
de la conférence, et se torcher le cul devant lui. Il en fut si indigné,
que, toutefois sans mot dire, il s’en retourna à Parme sans finir
ce qui l’avait amené, et déclara à son maître
qu’il n’y retournerait de sa vie après ce qui lui était arrivé.
Alberoni était fils d’un jardinier, qui, se sentant de l’esprit,
avait pris un petit collet, pour, sous une figure d’abbé, aborder
où son sarrau de toile eût été sans accès.
Il était bouffon: il plut à Monsieur de Parme comme un bas
valet dont on s’amuse; en s’en amusant, il lui trouva de l’esprit, et qu’il
pouvait n’être pas incapable d’affaires. Il ne crut pas que la chaise
percée de M. de Vendôme demandât un autre envoyé:
il le chargea d’aller continuer et finir ce que l’évêque de
Parme avait laissé à achever.
Alberoni, qui n’avait point de morgue à garder,
et qui savait très bien quel était Vendôme, résolut
de lui plaire à quelque prix que ce fût pour venir à
bout de sa commission au gré de son maître, et de s’avancer
par là auprès de lui. Il traita donc avec M. de Vendôme
sur sa chaise percée, égaya son affaire par des plaisanteries
qui firent d’autant mieux rire le général, qu’il l’avait préparé
par force louanges et hommages. Vendôme en usa avec lui comme il avait
fait avec l’évêque, il se torcha le cul devant lui. A cette
vue Alberoni s’écrie: O culo di angelo!... et courut le baiser.
Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie.
Monsieur de Parme, qui dans sa position avait plus d’une chose à
traiter avec M. de Vendôme, voyant combien Alberoni y avait heureusement
commencé, se servit toujours de lui, et lui prit à tâche
de plaire aux principaux valets, de se familiariser avec tous, de prolonger
ses voyages. Il fit à M. de Vendôme, qui aimait les mets extraordinaires,
de soupes au fromage, et d’autres ragoûts étranges, qu’il trouva
excellents. Il voulut qu’Alberoni en mangeât avec lui, et, de cette
sorte, il se mit si bien avec lui, qu’espérant plus de fortune dans
une maison de bohèmes et de fantaisies qu’à la cour de son
maître, où il se trouvait de trop bas aloi, il fit en sorte
de se faire débaucher d’avec lui, et de faire accroire à M.
de Vendôme que l’admiration et l’attachement qu’il avait conçu
pour lui lui faisait sacrifier tout ce qu’il pouvait espérer de fortune
à Parme. Ainsi il changea de maître, et bientôt après,
sans cesser son métier de bouffon et de faiseur de potages et de ragoûts
bizarres, il mit le nez dans les lettres de M. de Vendôme, y réussit
à son gré, devint son principal secrétaire, et celui
à qui il confiait tout ce qu’il avait de plus particulier et de plus
secret. Cela déplut fort aux autres; la jalousie s’y mit au point
que, s’étant querellés dans une marche, [Magnani] le courut
plus de mille pas à coups de bâton, à la vue de toute
l’armée. M. de Vendôme le trouva mauvais, mais ce fut tout;
et Alberoni, qui n’était pas homme à quitter prise pour si
peu de chose et en si beau chemin, s’en fit un mérite auprès
de son maître, qui, le goûtant de plus en plus, et lui confiant
tout, le mit de toutes ses parties, et sur le pied d’un ami de confiance
plutôt que d’un domestique, à qui ses familiers même et
les plus haut huppés de son armée firent la cour. |
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BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
Éditions Yves COIRAULT
[éd.], Saint Simon: Mémoires. Additions au journal de Dangeau,
présentés at annotés par Y. Coirault [8 vol.],
Paris, Gallimard [«La Pléiade»], 1983-1988, tome II, pp.
692-697 [édition de référence].
Yves COIRAULT
[éd.], Saint Simon: Mémoires I [653 p.; orientations
bibliographiques pp. 469-472], Paris, Gallimard [«Folio» 2165],
1990, pp. 105-111 [textes choisis, avec d’excellentes notes].
Bernard GINESTE [éd.], «Saint-Simon: Le duc de Vendôme (février 1706)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cle-18-saintsimon1706ducdevendome.html, 2005. Varia
Riccardo CIGOLA, «G. Alberoni», in History (Facts and persons), http://www.italycyberguide.com/History/factspersons/alberoni.htm, en ligne en 2005. PIACENZA MUSEI [Musées de Plaisance], «Il cardinale Giulio Alberoni», in Collegio Alberoni, http://www.piacenzamusei.it/s.php?i=0021, en ligne en 2005. |
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