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Étienne Macquigné, chanoine
de Sens
L’archevêque
de Sens captif à Étampes vers 1438
témoignage donné en 1494
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Introduction
En 1494 eut lieu une enquête relative
aux dîmes du village de Sepeaux, au diocèse de Sens, dans l’actuel
département de l’Yonne (1). En effet il avait été entièrement
dévasté et dépeuplé pendant les troubles des
années 1420 et 1430; la coutume, qui en ce temps-là réglait
toute chose, y avait été entièrement interrompue pendant
près de deux générations, de sorte que, pour établir
les droits respectifs du curé et du chapitre de Sens, qui étaient
tombés en désuétude, il fallait justifier par une enquête
du fait que si les droits de ces derniers n’avaient pas été
exercés pendant une aussi longue période, c’était par
suite d’un cas de force majeure.
C’est dans ce cadre qu’est recueilli, entre
autres, le témoignage d’un vieux chanoine de Sens, Étienne
Macquigné. Ce prêtre âgé de 68 ans nous raconte
au passage, pour donner une idée de l’insécurité qui
régnait alors même pour les clercs dans leurs déplacements,
comment sept Anglais cantonnés à Mantes firent un raid dans
le secteur de Sens, où ils capturèrent de nuit l’archevêque
de Sens Louis de Melun, quelque part entre Sens et Bray-sur-Seine, et comment
ils l’emmenèrent de là jusqu’à Étampes.
De fait le comté d’Étampes était
alors tenu par Jean de Nevers, qui appartenait lui-même alors au parti
anglo-bourguignon. Mais la situation confuse et mouvante du duché
d’Étampes est mal connue
pendant cette période.
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Prise de Paris par Charles VII en 1437
(en présence de Louis Ier de Melun)
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Cet archevêque Louis de Melun fut en fonctions de 1433 à 1473.
Sa carrière est assez bien connue, et nous donnons en Annexe 2 le résumé qu’en a donné
Honoré Fisquet dans sa France Pontificale; mais sa capture
par sept soldats anglais, que nous mettons ici en lumière, ne paraît
avoir été mentionnée par aucun historiographe de cette
époque troublée, ni relevée par aucun des historiens
modernes que j’ai pu consulter: ils ne mentionnent qu'une mésaventure
qu même genre qui lui arriva bien plus tard; l’année de cet enlèvement
ne nous en est même pas donnée par notre témoin, qui
sans doute ne s’en souvenait pas lui-même en 1494.
Macquigné précise seulement que
cela prit place après le siège de Montreuil — dont nous savons
qu’il eut lieu en septembre-octobre 1437 —, et à une époque
où la ville de Mantes était toujours tenue par les Anglais.
Comme ils n’en furent chassés qu’en 1449, la capture de Louis de
Melun qui nous occupe ici a eu lieu nécessairement entre 1437 et
1449 inclusivement.
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Peut-on préciser davantage? La mention juste avant notre épisode
du siège de Montreuil, qui précéda de peu l’entrée
de Charles VII à Paris, ne se justifie que comme un point de repère
par rapport à ce qui suit, et nous fonde à conjecturer que
cette capture le suivit de peu lui aussi. En effet nous savons par ailleurs
que Louis de Melun avait personnellement assisté à l’entrée
triomphale du roi à Paris, et au Te Deum célébré
à cette occasion à Notre-Dame (1). Aussi n’est-il pas arbitraire
de supposer que cette mésaventure se produisit lors de son retour
de Paris à Sens, car c’est entre Bray-sur-Seine et Sens qu’il fut capturé,
ce qui peut parfaitement se comprendre lors d’un tel voyage, fin 1437 ou
bien en 1438.
Du reste nous le voyons précisément,
une fois de retour à Sens, très préoccupé de
l’insécurité ambiante, d’une manière qui s’accorderait
bien avec cette mésaventure: “Le 1er novembre 1439, il fit la vérification
de la châsse qui renfermait, avec quelques autres reliques, le chef
de saint Grégoire, pape; trouva les procès-verbaux dressés
en 1333 par Guillaume de Brosse, et comme on n’était pas sans inquiétudes
de la part des troupes indisciplinées qui infestaient encore la France,
il ordonna d’apporter cette châsse dans l’église de Saint Pierre-le-Donjon,
où il en fit de nouveau l’ouverture le 27 février 1440” (1).
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(1) Fisquet, France Pontificale...
Diocèse de Sens (voyez notre Annexe 2),
pp. 401-402.
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C’est pourquoi nous supposons que cette capture est bien à dater
de 1438 environ.
A cette époque, en accord avec le traité
d’Arras conclu en 1435, le comté d’Étampes était
tenu par Jean de Nevers, comme le prouve Fleureau (2). Étampes était
une ville bien connue des Sénonais, puisqu’elle faisait partie de
leur diocèse, et spécialement des chanoines de cette ville,
puisque l’un d’entre eux portait précisément le titre d’archidiacre
d’Étampes, et que nous le voyons cité comme témoin
d'une acte juste avant Macquigné dans une acte de 1379.
Né vers 1426, Macquigné n’avait
qu’environ 12 ans en 1438 lors de l’enlèvement de l’archevêque
qu’il raconte. Cet événement était alors fort lointain
il est vrai, en 1494, mais comme il nous est dit qu’Étienne Macquigné
habitait déjà Sens en 1450, vraisemblablement déjà
chanoine, nous devons considérer qu’il avait vécu plus de
quarante ans au sein du chapitre de Sens, c’est-à-dire longtemps
en compagnie de personnes qui avaient vécu ces événements
et sans doute pour certain négocié la rançon du prélat.
Notre homme a lui-même vécu à Sens au moins 23 ans sous
le pontificat de Louis de Melun, démissionnaire seulement en 1473:
son témoignage, même s’il contient par ailleurs une patente
erreur de chronologie de détail, est donc particulièrement
fiable sur ce point, même s’il paraît jusqu’à présent
isolé.
Il est bien malheureux que notre chanoine ne
nous dise rien de l’issue de cette affaire; mais ce n’était pas son
propos, et il est déjà assez instructif d’entrevoir à
cette époque troublée la trajectoire d’une bande de sept Anglais
partis de Mantes, enlevant l’archevêque de Sens à quelques kilomètres
de sa métropole, et l’emportant avec eux de là jusqu’aux environs
d’Étampes, d’où ils comptaient sans doute négocier
sa rançon. On entrevoit ici comment dans le deuxième tiers
du XVe siècle tout le pays était infesté de soldats
errants à l’affût de mauvais coups, en dehors de tout contrôle,
en toute impunité. Le pays d’Étampes n’y échappait
pas.
Bernard Gineste, mars 2009.
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Jean de Nevers, comte d’Étampes
(2) Fleureau, Antiquitez,
p. 180.
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Texte édité par Quantin (1866)
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Traduction Gineste (2009)
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Notes
de Gineste (2009)
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DÉPOSITION
D’ÉTIENNE MACQUIGNE, CHANOINE DE L’ÉGLISE DE SENS.
Venerabilis et discretus vir dominus Stephanus Macquigne (1), presbyter,
canonicus venerabilis ecclesie Senonensis, etatis sexaginta octo annis testis.
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DÉPOSITION
D’ÉTIENNE MACQUIGNE, CHANOINE DE L’ÉGLISE DE SENS.
Vénérable et discrète personne monsieur Étienne
Macquigné (1), prêtre, chanoine de la vénérable
Église de Sens, témoin âgé de 68 ans,
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(1)
Ce chanoine est mentionné tel par le doyen Fenel dans son catalogue,
sous l’orthographe “Etienne Maquigne” (Archives de l’Yonne, G. 700); en 1479
il est témoin (juste après l’archidiacre d’Étampes,
Gabriel Nicolas) du testament de Jean de Salazar, père de l’archevêque
et lui-même ancien routier, sous l’orthographe sous l’orthographe
“Estienne Maquignyer” (Archives de l’Yonne, G. 699).
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Dicit et deponit quod recordatur de reditu Alamanie (2), qui fuit sunt quadraginta
quatuor anni, vel circiter (3),
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dit et déclare qu’il se rappelle le retour d’Allemagne (2), qui a
eut lieu il y a quarante-quatre ans ou environ (3).
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(2)
Cette expression, le “retour d’Allemagne” (reditus Alemaniae), n’est
pas très claire.
(3) C’était donc vers 1450.
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et tunc jamque morabatur Senonis idem testis, usque ad quem reditum currebant
per regnum Francie, maxime per patriam Vastinensem (4), nonnulle gentes armorum
qui quoscumque inventos spoliabant et depredabant, animalia et bona capientes.
Adeo quod non erat securitas per itinera et loca campestria.
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A cette époque ledit témoin habitait déjà à
Sens, et jusqu’au dit retour le royaume de France, et surtout sa patrie le
Gâtinais (4), étaient parcouru de nombre de gens d’armes qui
dépouillaient et pillaient tous ceux qu’ils trouvaient, dont ils
prenaient les bêtes et les biens, au point qu’il n’y avait aucune sûreté
sur les chemin ni dans les campagnes.
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(4) Le contexte semble bien obliger à
comprendre que Macquigné était originaire du Gâtinais.
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Dicens quod cum defunctus bone memorie dominus Ludovicus, tunc archiepiscopus
Senonensis (5), rediret a commeatione quam usque ultra Trecas fecerat defuncto
domino Carolo septimo, Francorum regi (6), accedenti cum defuncto domino
Ludovico, tunc Dalphino Viane (7), apud Trietrio (8) in aditu Alamanie (9),
per Anthonium de Veres et suas gentes (10) fuit circiter pontem de Bruyant,
juxta Senonis (11), apprehensus cum suis familiaribus, ac spoliatus et depredatus
suis equis et bonis que gerebant secum, adeoque Senonis spoliati et pedestres
redierunt, dictique armigeri dictos [p.18] equos
et bona transduxerunt et transportaverunt apud Villam-Novam-Archiepiscopi
(12), ubi hospitabantur.
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Il dit que feu monseigneur Louis de bonne mémoire, alors archevêque
de Sens (5), alors qu’il s’en revenait d’une rencontre qu’il avait faite
au-delà de Troyes avec feu monseigneur Charles VII, roi des Francs
(6), arrivait en compagnie de feu monseigneur Louis, alors Dauphin de Vienne
(7), à [Saint-Martin-du-]Tertre (8), sur le chemin d’Allemagne (9),
lorsqu’il fut capturé par Antoine de Verres et ses gens (10) près
du pont Bruant, tout près de Sens (11), et qu’on le dépouilla
et pilla de ses chevaux et de ceux de ses biens qu’il transportait avec lui,
et qu’ainsi dépouillé ils rentrèrent à Sens à
pied, et que les dits gens d’armes transportèrent les dits chevaux
et biens à Villeneuve-l’Archevêque (12), où ils gîtaient.
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(5) Louis de Melun fut archevêque de Sens
de 1433 à 1473.
(6) Charles VII fut roi de France de 1422 à
1461.
(7) Il s’agit du fils de Charles VII, le futur
Louis XI.
(8) Au Tertre (apud Trietrio), c’est-à-dire
à Saint-Martin-du-Tertre.
(9) Sur le chemin d’Allemagne (in aditu Alemanie).
(10) Je n’ai rien trouvé sur ce capitaine,
Antoine de Verres.
(11) Maximilien Quantin précise que le
pont de Bruant se trouve “à l’extrémité du faubourg
Saint-Pregts” (p. 3, note 1).
(12) Villeneuve-l’Archevêque, à
une vingtaine de kilomètres à l’est de Sens.
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Verumptamen medio Jaspardi Bureau, magistri artilliarie domini nostri regis
(13), tunc existente Senonis, qui pro eodem domino archiepiscopo transmisit
penes dictos armigeros ac rescripsit apud dictam Villam-Novam, fuerunt eidem
domino archiepiscopo dicti equi cum bonis suis remissi et restituti. Et dicti
armigeri sic discurrentes vocabantur les Escorcheurs... (14)
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Cependant, grâce à l’intervention de Jaspard Bureau, maître
d’artillerie de notre seigneur le roi (13) qui se trouvait alors à
Sens, qui alla voir les dits gens d’armes et écrivit au dit Villeneuve,
les dits chevaux et biens furent renvoyés et restitués au dit
monseigneur l’archevêque. Et les dits gens d’armes qui circulaient
ainsi étaient appelés “les Écorcheurs” (14).
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(13)
Il s’agit de Gaspard Bureau (†1469), frère du plus célèbre
Jean Bureau (†1463); les frères Bureau, ralliés à la
cause de Charles VII à partir de 1434, donnèrent à l’artillerie
française des perfectionnements techniques décisifs dans la
lutte contre l’Anglais.
(14) Les Escorcheurs, mercenaires sans
emploi, vivaient sur le pays pendant les trèves, de pillages et de
rançons.
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Meminit quod ad visitandam ecclesiam parochialem de dictis Septempilis (15)
vicarius (archidiaconi) (16) et testis ad locum accesserunt quem invenerunt
totaliter desolatum et derelictum, ac ecclesiam undique spinis, dumis ac
arboribus circumdatam; nec potuerunt ipsam ecclesiam intrare quia nullum invenerunt
ibidem demorantem.
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Il se souvient que le vicaire de l’archidiacre (16) et un témoin qui
devaient faire la visite de l’église paroissiale du dit Sepeaux (15)
se rendirent sur les lieux qu’il trouvèrent totalement désolé
et inhabité, et l’église entourée de toutes parts d’épines,
de buissons, et d’arbres, et qu’ils ne purent entrer dans la dite église
parce qu’ils ne trouvèrent personne qui habitât en cet endroit.
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(15)
Sepeaux (Septempilis), alors dans le diocèse de Sens, aujourd’hui
dans département de l’Yonne, au canton de Saint-Julien-du-Sault.
Son nom semble signifier “Sept Pieux” (Sepols en français du
XIIe siècle).
(16) Le vicaire en question est celui de l’archidiacre
du Gâtinais.
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Dictus deponens dicit et deponit se recordari quod post tractatum Attrebatensem
(17), prout vidit et novit, non fuit pax plena et perfecta in regno, nam
in illo remanserant Anglici in pluribus locis, ut puta apud Musterolum, pro
quibus expellendis fuit villa de Musterolo per dominum Francorum regem obsessa
(18) , et fugerunt Anglici apud Meldum, unde deinde, composicione mediante,
exierunt (19).
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Le dit témoin dit et déclare qu’il se rappelle qu’après
le traité d’Arras (17), à ce qu’il a pu voir et savoir, la
paix n’a été ni complète ni parfaite dans le royaume,
car il y restait des Anglais en plusieurs endroits, par exemple à Montreuil,
et que pour les en chasser la ville de Montreuil fut assiégée
par le roi des Francs (18), et que les Anglais s’enfuirent à Meaux,
d’où après ils s’en allèrent au terme d’une négociation
(19).
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(17)
Le traité d’Arras fut paraphé le 20 septembre 1435. Fleureau
rapporte celle de ses clauses qui concernaient le comté d’Étampes,
accordé par Charles VII à Jean de Nevers (bien que donné
avant cela, théoriquement, à Richard de Bretagne: d’où
un procès qui dura fort longtemps).
(18) Ce siège de Montreuil eut lieu en
septembre et octobre 1437.
(19) Les Anglais ne quittèrent Meaux
qu’en 1439.
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Post etiam dictum tractatum Attrebatensem et antedictam obsidionem de Musterolo,
Anglici acceperunt villam Pruvinensem quam per annum tenuerunt (20); quo
anno durante cucurrerunt usque ad Brayum super Secanam (21), et illam insultaverunt.
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Et encore après le dit traité d’Arras et le susdit siège
de Montreuil, les Anglais prirent la ville de Provins, qu’il tinrent une
année durant (20), année pendant laquelle ils firent un raid
jusqu’à Bray-sur-Seine (21), qu’ils bravèrent.
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(20)
Macquigné se trompe: c’est en 1432 que les Anglais prirent Provins,
dont ils furent chassés l’année suivante par Nicolas de Giresme,
donc avant le traité d’Arras de 1435.
(21) Bray-sur-Seine est à environ 27
km au nord de Sens.
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Et post reductionem Musteroli erant adhuc Anglici apud Meduntam (22), quorum
septem cucurrerunt usque versus Senonis. Et de nocte inter civitatem Senonensem
et villam predictam de Brayo, acceperunt dictum dominum Ludovicum, archiepiscopum
Senonensem, et illum usque ad Stampas transduxerunt captivum (23);
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Et après la prise de Montreuil, il y avait encore des Anglais à
Mantes (22), dont sept firent un raid jusque du côté de Sens,
et, de nuit, entre la cité de Sens et la susdite ville de Bray, ils
capturèrent le dit monseigneur Louis archevêque de Sens, et
il le transportèrent en temps que captif jusqu’à Étampes
(23).
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(22)
Les Anglais avaient repris Mantes en 1418 et n’en furent délogés
par Charles VII qu’en 1449.
(23) La possession du comté d’Étampes
avait été reconnue par le roi de France à Jean de Nevers
en 1435; mais à partir de 1446, il semble que le comté fut
administré directement par des commissaires royaux et que Jean de Nevers
y ait renoncé (Fleureau, pp. 182-183).
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Nec tempore illo erat securus aditus super campos de loco ad locum, propter
armigeros et predones discurrentes (24).
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Et en ce temps-là on n’avait pas un accès sûr aux campagnes,
à cause des gens d’armes et des brigands qui y circulaient (24).
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(24)
Le témoin revient clairement à son idée de départ.
Les clercs ne pouvaient pas se déplacer comme ils le voulaient pendant
la période en question.
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Source: l’édition de Maximilien Quantin (1866)
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ANNEXE
1
Synthèse sur l’insécurité
dans le pays sénonais au XVe siècle
par Maximilien Quantin (1866)
Nous donnons ici à
titre d’information l’étude que fit paraître Maximilien Quantin
en 1865 sur l’insécurité dans le pays sénonais et plus
généralement dans le diocèse de Sens au XVe siècle;
il y adjoignait quatre précieuses Pièces justificatives, dont
nous avons réédité ci-dessus la troisième, qui
seule intéresse au passage l’histoire d’Étampes. On trouvera
les autres dans l’édition en ligne de la BNF. On notera aussi qu’une
édition critique et plus complète du dossier des dîmes
de Sépeaux a été donnée en 1988 par Marie-Claire Gasnault-Beis dans le cadre d’une thèse
soutenu à l’Ecole des Hautes Études, et qu’elle est accessible
à la BNF sous forme de micro-fiches, que nous n’avons pas été
consulter.
ÉPISODES DE L’HISTOIRE
DU XVe SIÈCLE AUX PAYS SÉNONAIS ET GÂTINAIS ET AU COMTÉ
DE JOIGNY TIRÉS DES ARCHIVES DU DÉPARTEMENT DE L’YONNE PAR
M. QUANTIN, VICE-PRÉSIDENT HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES
SCIENCES DE L’YONNE.
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I.
Je ne viens pas raconter ici l’histoire de France
pendant ces temps de troubles et de malheurs où la lutte des
maisons d’Orléans et de Bourgogne attira de nouveau les Anglais au
cœur du pays, lutte qui finit par leur expulsion sous Charles VII, grâce
à l’intervention de Jeanne d’Arc; ni la ligue du Bien public contre
Louis XI et la destruction de la maison de Bourgogne, qui amena rétablissement
de l’autorité royale dans toute sa plénitude.
Mais, au-dessous de ces grands événements,
je voudrais essayer de peindre l’état contemporain d’une contrée
placée dans le bassin de la basse Yonne, c’est-à-dire du Sénonais,
du comté de Joigny et d’une partie du Gâtinais, pays voisin.
Ce n’est pas du rôle politique et militaire de la noblesse guerrière
qu’il s’agira, mais de la vie du pauvre peuple des campagnes et des habitants
d’une simple cité.
Les deux partis qui désolent la France
sont aux mains, et nos contrées sont livrées aux déprédations.
L’assassinat du duc Jean de Bourgogne sur le pont de Montereau, représailles
du meurtre de la rue Barbette, n’a fait qu’élargir la plaie ouverte
au cœur de la France, et les Anglais deviennent les maîtres d’une partie
du pays. A compter de 1417, la guerre commence dans le bassin de la
Seine et de l’Yonne. Après plusieurs tentatives de la part des Anglo-Bourguignons,
la ville de Sens, défendue par le sire de [p.2] Guitry, bailli royal,
est obligée de se rendre, après douze jours de siège,
le 8 juin 1420. Elle voit quelques jours après entrer dans ses murs les rois et les reines de France et d’Angleterre et le
duc de Bourgogne (1). Les capitaines royalistes expulsés de cette
ville se jetèrent dans Dollot et dans Dyant, deux petites places du
Gâtinais français, qu’ils fortifièrent, ainsi que plusieurs
églises des environs de Sens; de là, ils faisaient des courses
et tenaient les ennemis en échec.
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(1)
Voy. les pièces justificatives à la suite de ce mémoire,
n°1.
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Les années suivantes, le sire de Warvick et Filbert de Meulan, maître
de l’artillerie royale, convoquèrent à Sens les députés
des villes de Troyes, Auxerre, Saint-Florentin, Villeneuve-le-Roi, Joigny
et autres, pour dresser un rôle d’impôts destinés à
payer des troupes qui allaient entreprendre le siège de Dollot (2).
Ce château, entouré d’eau vive, était d’une attaque difficile.
Il tomba cependant par composition au pouvoir de Warvick, au bout de sept
jours (avril 1426). Le château de Valéry eut ensuite le même
sort. Le fort de Thorigny, surpris au mois d’août 1425 par le capitaine
royaliste gascon Bertrand Marcel, fut cédé bientôt après
au bailli de Sens, moyennant mille écus d’or et dix marcs d’argent
(3).
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(2)
Taveau, Histoire de Sens.
(3) Id. ibid.
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Mais les capitaines français qui occupaient Montargis et Nemours tenaient
en échec les Anglais, maîtres de Sens. Warvick résolut
de les déloger de la première de ces villes, et il en fit le
siège (1427). Le sire de Guitry, rude compagnon qui avait fort malmené
les Sénonais pendant son gouvernement, La Trémouille et Lahire
accoururent et forçèrent l’ennemi à lever le siège.
Au milieu de ces courses continuelles des bandes
des deux partis, on peut se figurer l’état dans lequel se trouvait
le plat pays. Jean Chartier résume en deux mots la situation: «Il
y eut alors, dit-il, de grandes pilleries et ravages de toutes parts ès
pays de France (4).»
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(4)
Chron. de J. Chartier, I, 116, éd. Vallet de Viriville.
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Hélas! ce n’était que trop vrai, surtout pour les contrées
comprises dans le bassin de la basse Yonne, à partir de Joigny jusqu’à
[p.3] Montereau et dans le Gâtinais, qui y touche du côté
de l’ouest. Les chemins et les campagnes étaient infestés de
brigands. L’archevêque de Sens, Louis de Melun, revenant d’accompagner
le roi Charles VII jusqu’au delà de Troyes, lors de l’expédition
dite d’Allemagne, en juillet 1444, fut détroussé aux
portes mêmes de la ville de Sens, près du pont Bruant (1),
par le routier Antoine de Verres, tellement qu’il rentra à Sens à
pied avec sa suite, et complètement dépouillé (2).
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(1)
Le pont Bruant est situé à l’extrémité du faubourg
Saint-Pregts.
(2) Voy. les pièces justificatives à
la suite de ce mémoire, n° 3.
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Les comptes des recettes et dépenses du chapitre de Sens de cette
époque nous racontent avec une terrible exactitude et en quelques mots
laconiques la ruine des maisons, l’abandon des terres, la fuite des villageois;
et le tableau s’applique à une vaste étendue de pays, car ce
corps puissant avait de nombreuses seigneuries sur les bords de l’Yonne,
de la Seine et de la Vanne.
De 1424 à 1428 (3), les redevances des
terres sont perdues en regard de chaque article, on lit ces mots, Nullus
tenet.*
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(3)
Comptes de la cloîtrerie, office du chapitre de Sens, archives de l’Yonne.
* Nul ne le tient (Pas de tenancier)
(Traduction B.G.)
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En 1429, et jusqu’en 1440, voici le tableau de la situation des villages
soumis au chapitre (4).
A Soucy, à Rouvray, à Ferrottes,
cens dus: pour la guerre, néant. — Des dîmes de Luistaines,
de Blennes, d’Égriselles-les-Ferrières, d’Amilly, la Celle-en-Brie,
Triguerre, Flagy, Dormelles, Ville-Saint-Jacques, Cannes, néant, pour
la guerre.
Et, d’autre part, des terrages de Fouchères,
Saint-Valérien, Soucy, Chigy, néant, pour la guerre.
A Véron, tout est ruiné, maisons,
pressoirs et le reste.
A Thorigny, Serbonnes, la Chapelle-sur-Oreuse,
Soucy, Malay-le-Vicomte, les terres, «nul ne les tient.»
A Gumery, à Jaulne, Villenaux, Montigny,
Bazoche, Peugny, Misy, mêmes annotations; ainsi à Villemanoche,
Pont-sur-Yonne, Evry, Gisy, etc.
Dans la ville de Sens même, rançonnée
périodiquement par [p.5] des levées d’impôts et par des réquisitions
de toute nature, des maisons sont abandonnées, et notamment celles
où étaient les grandes écoles.
Malgré l’expulsion des Anglais du bassin
de l’Yonne et de la basse Seine, il y avait eu de telles dévastations
les années précédentes par les bandes d’Écorcheurs,
que le pays était demeuré désert.
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(4)
Tous les villages dont l’énumération va suivre sont placés
dans les bassins de l’Yonne, de la Vanne et de la Seine au-dessous de Sens,
et dans le Gâtinais.
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En 1440, on lit dans un compte: «Dans les lieux de Saint-Martin-du-Tertre,
Pont-sur-Yonne, Gron, Paron, Saint-Clément, on n’y labore point
depuis la guerre (1).» A Saint-Martin-sur-Oreuse, gros village de
cinq cents habitants aujourd’hui, en 1443, « personne n’y demeur (2)».
II se passa un temps bien long encore avant que la culture eût repris
son cours régulier, et les vérificateurs d’un compte de 1440,
désolés d’une situation si misérable, écrivent
en marge de l’exposé négatif des recettes: «soit baillé
à qui pourra (3).»
Le chapitre eut recours alors à une mesure
extraordinaire, et obtint du roi le droit de rentrer en possession des biens
de ses seigneuries dont les détenteurs n’auraient pas réclamé
la possession, après quatre proclamations faites dans les villages
et les hameaux.
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(1) Compte de paneterie, chapitre de Sens.
(2) Compte de paneterie, chapitre de Sens, de
1443 à 1444, archives de l’Yonne. (3) Compte
de cloîtrerie, 1440.
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Il put ensuite les donner à bail à telles personnes que bon
lui semblerait (4).
Enfin l’organisation de l’année régulière
en 1445 rendit un peu de sécurité aux villes et aux campagnes,
et nos, pays respirèrent. La ville de Sens, qui avait eu tant à
souffrir des guerres, donna, en 1444, l’hospitalité au roi Charles
VII, qui faisait une expédition en Allemagne.
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(4)
Lettres du roi, 1442-43, 5 janvier, archives de l’Yonne, bibliothèque
de Sens.
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II.
Lorsque Louis XI fut monté sur le trône
(1461), les grands [p.5] seigneurs sentirent bientôt qu’ils avaient un maître,
et ils cherchèrent à lui résister en formant la ligue
dite du bien public. Au milieu de ces luttes incessantes, le chapitre cathédral
sénonais, zélé partisan du roi, suivait avec anxiété
les événements, et il faisait partager ses sentiments au peuple
du pays. Des processions fréquentes et solennelles avaient lieu alors
aux diverses églises, et le chapitre en a consigné le souvenir
dans ses comptes.
Déjà, en 1453, le jour de Saint-Laurent,
le chapitre avait fait une procession où furent publiées les
lettres du roi annonçant la mort de Talbot; une autre, le jour de
Saint-Martin d’hiver, pour remercier Dieu de la délivrance de Bordeaux
(1).
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(1)
Comptes de la fabrique.
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Mgr de Berry, brouillé avec le roi, s’était enfui auprès
du duc de Bretagne: «procession pour prier Dieu qu’il voulsist mectre
union entre nostre sire le Roy et luy.» Deux autres processions ont
lien quelques semaines après, pour le même objet (2).
En février 1464, eut lieu une procession
générale dans la cathédrale, suivie de grand’messe et
de sermon, où fut lue et commentée la bulle du pape qui appelait
les chrétiens à la guerre contre les Turcs. La même année,
on fait neuf processions pour la tranquillité du temps.
|
(2) Ibid. mai 1463 à mais 1465.
|
Le premier mai 1465, procession aux Jacobins pour prier Dieu pour la paix
et l’union du roy et des seigneurs du sang royal (3). Neuf autres processions
ont lieu successivement dans les mois de mai et de juin pour le même
sujet. Le 14 juillet, «deux jours avant la bataille de Montlhéry,
procession générale pour la paix de 1’Eglise, du Roy et des
seigneurs du sang royal.» Le 21 septembre, nouvelle procession générale
aux Cordeliers, «pour prier Dieu qu’il voulsist mectre d’accord le
Roy, nostre sire, et les seigneurs de France qui estoient devant Paris (4).»
Quelles émotions devait causer aux populations
l’aspect solennel du clergé innombrable de l’église métropolitaine,
des abbayes et des paroisses de la ville, augmenté des corps constitués
du bailliage, [p.6] du mairat et des officiers des diverses justices, lorsqu’au son
des gros bourdons, croix et bannières en tête, la procession
se déroulait lentement de la place de la cathédrale à
l’abbaye Sainte-Colombe, cette patronne du pays sénonais, aux couvents
des Cordeliers ou des Jacobins, ou au tombeau et à l’église
de saint Savinien, premier évêque et martyr du pays, pour implorer
l’intercession des saints auprès de Dieu, afin de conjurer les malheurs
qui menaçaient encore la patrie!
Le peuple prenait là une part active
aux événements politiques qui affectaient la France; il sentait
qu’il y allait pour lui de la vie et de l’avenir.
Les années suivantes n’offrent plus
ce grand nombre de processions ayant un but politique; les motifs qui les
avaient nécessitées ayant cessé, l’usage se transforma,
et les processions devinrent exclusivement des exercices pieux, jusqu’à
ce que les guerres civiles du XVIe siècle ramenèrent de nouveau
et plus énergiquement le peuple sur la scène.
|
(3) Ibid., 1465-66.
(4) Ibid. 1465-66.
|
|
III.
Mais transportons-nous au village de Sepeaux,
à trois lieues de Joigny, du côté du Gâtinais (1).
Ce pays a aussi été dévasté par le passage répété
des bandes dé gendarmes, lorsque les Anglais détenaient Montargis.
Il devint désert et les habitants s’enfuirent dans les bois, où
ils vécurent de fruits sauvages et du produit de leur chasse, et
où ils périrent de misère.
|
(1) Sepeaux, canton de Saint-Julien-du-Sault, arrondissement de Joigny (Yonne),
a aujourd’hui une population de huit cents habitants, dont trois cents agglomérés.
|
La dépopulation y avait été, ainsi que dans les villages
voisins, de jour en jour croissante, depuis les premières guerres
du commencement du siècle (2), et, chose étrange, le désert
fait par les hommes s’était peu à peu couvert de broussailles
et de bois; Les bois s’étaient élevés et formaient de
hautes futaies (3). [p.7]
Enfin le ciel redevint clément pour le
pauvre peuple, et, après le merveilleux passage de Jeanne d’Arc et
les luttes persistantes des vaillants chefs de bandes de l’indolent Charles
VII, vers le milieu du siècle, on vit reparaître dans notre
pauvre petit village de Sepeaux quelques habitants. Mais ce ne sont plus
les fils des anciens indigènes; toute cette race a disparu presque
entièrement. Il s’opère alors un mouvement d’immigration étrange:
il semble que le vide qui s’est fait appelle de toutes parts des éléments
nouveaux pour le combler. Le pays est désert; il y vient successivement
des gens de tous les coins de la France occuper ce
sol abandonné.
|
(2)
Toussaint Gadonet raconte que, du temps des guerres, il ne resta plus d’habitants
dans les paroisses de Preux, Saint-Romain et Chevillon, voisines de Sepeaux.
(Enquête sur les dîmes de Sépeaux, 1494, f°48 v°.)
(3) Voy. les pièces justificatives à
la suite de ce mémoire.
|
Les enquêtes qui nous fournissent le sujet de ce récit (1) font
figurer dix-neuf ou vingt témoins, habitants de Sepeaux, originaires,
l’un de Villarnoux (canton de Quarré, Yonne); les autres de Joigny,
de Quarré, de Saint-Just (au diocèse de Troyes); de Moulins-Engilbert,
de Varzy, d’Annay-sur-Loire, de l’Anjou, de la Touraine, de la Bretagne et
du Limousin. Les premiers y arrivent en 1454, d’autres en 1460, 1464, d’autres
enfin en 1475 et 1480. Quelques-uns y avaient été amenés,
après la fin de la guerre, par Jean de Surienne, seigneur de Sepeaux.
Il faut entendre les vieillards parler de
leurs souvenirs.
Jean Regnard, de la Celle-Saint-Cyr, raconte
qu’il y a cinquante ans qu’il va à Sepeaux; c’est depuis 1444. Il
n’y avait alors ni curé ni habitants. Aux alentours du village, les
champs étaient incultes et la plaine, antrefois riche en cultures,
était couverte de bois.
Vers 1450 paraissent les premiers habitants.
Ce sont Doard-Guerreau, Chatté et Guillot-Garnier.
Le premier était seul originaire de Sepeaux, qu’il avait fui lors
des guerres. Il y revint de Joigny avec sa famille. Ces trois individus commencèrent
à cultiver la terre et a défricher peu à peu autour
d’eux.
Un quatrième, nommé Bertin, arriva
trois ans après. Il extrayait des pierres dans les bois et ne cultivait
pas.
|
(1)
Enquêtes sur les dîmes pour le curé de Sepeaux, contre
les chapelains de Saint-Thomas de la cathédrale de Sens, dressées
par Robert Hemard, notaire apostolique, en 1494; archives du département,
bibl. de Sens, G. 114 et 115.
|
Quatre ans après l’installation des premiers colons, qui jusque-là
[p.8] allaient à la messe à la Celle, paraît messire
Gilbert Dardaine, nommé curé de Sepeaux. Il vient partager
la misère de ses paroissiens, car la cure ne valait rien il n’y avait
pas plus de 30 arpents de terre cultivés (1). Le curé levant
la dîme au vingtième ne pouvait en vivre, et ses paroissiens
cultivaient pour lui quelques terres. «Ipseque curatus et ipsi habitantes
parum colebant et penurias ac indigencias multas paciebantur.»* Le pauvre curé n’avait pas d’asile où
reposer sa tête, et il logeait sous la tour de l’église (2).
Les terres cultivées s’étendaient
le long du ruisseau et autour de l’église.
|
(1) Déposition de J. Regnard. (Enquête de 1494, G. 114.)
* Et le dit curé et les
dits habitants cultivaient peu de terres et enduraient de grandes disettes
et de grandes misères. (Traduction B.G.)
(2) Déposition de Th. Billon (Ibid.)
|
Pierre Colas, originaire de Quarré, mais qui habite Sepeaux depuis
trente-trois ans, et est âgé de soixante et quinze ans, confirme
les faits précédents. Aux premiers habitants viennent s’adjoindre
J. Guerreau, Guillot-Garnier et lui-même; deux autres quittèrent
Sepeaux après quelques années de séjour. Il vint ensuite
cinq ou six individus, de sorte qu’ils se trouvèrent au nombre de
douze. Il a défriché trois arpents qui lui avaient été
donnés en bois.
Jetant un regard sur le passé et remontant
aux temps de sa jeunesse, le vieux Pierre Colas se souvient encore du traité
d’Arras entre le roi Charles VII et le duc de Bourgogne. «De ce moment,
dit-il, les guerres et les hostilités cessèrent dans le royaume
de France, et ceux qui s’étaient enfuis revenaient avec sécurité
dans leur pays.»
Depuis ce temps il n’y eut plus de guerres
ou de courses d’ennemis dans le comté de Joigny et dans le Gâtinais,
de manière à faire abandonner le pays, sinon que de temps à
autre vagabondaient par le pays, gendarmes cherchant à vivre. Mais
pendant trois ou quatre ans après la bataille de Monthéry la
garnison d’Auxerre (3) faisait de temps à antre des courses dans
la Vallée d’Aillant (4); toutefois le pays ne fut pas autremént
dévasté ni [p.9] abandonné (1). Le roi avait saisi la ville et le
comté de Joigny, dont le comte tenait le parti du duc de Bourgogne.
Depuis seize ans (1476), c’est-à-dire
depuis la mort du duc Chartes le Téméraire, le nombre des
agriculteurs s’est accru à Sepeaux et les bois ont été
défrichés à l’envi.
On voyait alors dans la campagne de gros arbres,
ce qui donnait à croire y avait plus de cent ans que les terres n’avaient
été cultivées, et que le bois avait poussé. Le
père Bertin, qui est mort à cent ans, disait à Colas
qu’avant les guerres, c’est-à-dire du temps de Charles VI, il y
avait à Sepeaux 4,000 arpents de terres cultivées, ce qui
lui paraît exagéré.
Cette opinion sur l’état du pays dans
les temps anciens est partagée par Odin Coton, qui a entendu dire
par la femme d’Eloi Bertier (qui mourut en 1489, à l’âge de cent
ans), que dans sa jeunesse elle avait vu le lieu de Sepeaux en culture.
|
(3) Qui était au duc de Bourgogne.
(4) Contrée fertile arrosée par
le ruisseau du Tholon, arrondissement de Joigny (Yonne).
(1) Pierre Moreau, vigneron à la Celle-Saint-Cyr,
raconte à ce sujet que les courses de ces gendarmes rendaient le chemin
de Sens à Sepeaux peu sûr. Son aïeul, Jean Moreau, qui
était closier de Me Pierre Sureau, de Sens, redoutant les mauvaises
rencontres, apportait, de nuit, aux ouvriers qui travaillaient pour son maître
leur salaire, lorsque, étant arrivé dans la vallée des
Forges, il se heurta contre des cordes tendues au travers du chemin et qui
mirent en branle des sonnettes. A ce bruit accoururent, devant et derrière
lui, des voleurs qu’il ne put éviter qu’en se jetant dans les trous
des ornières, où il ne fut pas découvert.
(Enquête sur les dîmes de Sepeaux, 1494, G. 115, f°60.)
|
Pierre Garnier, autre laboureur, qui vint avec son père demeurer à
Sepeaux, en 1471, raconte que les gens de Sens ont eu la guerre avec
les gens de Joigny, et ceux de Joigny avec ceux de Cézy et réciproquement,
mais il ignore sous quels chefs et combien de temps. Il ne sait rien non
plus du traité d’Arras, ni du retour d’Allemagne, ni de la reprise
de la Normandie, quoiqu’il ait entendu parler de ces choses-là, parce
que cela ne le regardait pas.
Cette ignorance des faits et des causes des
événements généraux se montre dans plusieurs
dépositions de ces pauvres gens. Ils éprouvaient le contrecoup
des événements sans en connaître les causes; mais ils
souffraient.
Voici encore Guillaume Colas, qui demeure à
Sepeaux depuis [p.10] trente-sept ans, et qui raconte que, quand il y vint (1458), il
n’y avait que 20 arpents de terres en culture et nouvellement défrichés;
le reste du territoire était couvert de forêts épaisses
et qui avaient cent ans et plus (1); mais à mesure qu’il arriva de
nouveaux habitants, les bois furent arrachés. Les gros arbres qu’on
voit dans les terres proviennent du temps des guerres entre les Anglais et
les Français, qui ont duré dans ces contrées plus de
quarante ans; ce qui fit que les habitants furent contraints de les abandonner.
Il a entendu raconter au vieux Chatté qu’il avait toujours vu le
pays de Sepeaux en ruines et désert. «Semper viderat ruinosam
et nulli fuissent ausi ibidem residere.»*
|
(1) Le territoire de Sepeaux est aujourd’hui à peu près dépourvu
de bois.
* Il l’avait toujours vu en
ruine et personne ne s’était aventuré à y habiter.
(Traduction B.G.)
|
L’exploitation du minerai de fer, qui avait eu lieu anciennement à
Sepeaux, avait cessé dans les guerres. Et cependant les témoins
racontent y avoir va jusqu’à trois forges, l’une au hameau de Bralon
qu’on appelait en français une forge à pié,
parce qu’elle n’était pas établie sur un cours d’eau.
|
|
Noble homme Pierre de Courtenay, écuyer, seigneur de la Ferté-Loupière
(2), âgé de soixante-trois ans, l’un des membres de cette
famille puissante issue du sang des rois de France, et dont les châteaux
couvraient le sol du Gâtinais, a entendu dire à feu son père
Jean de Courtenay, seigneur de Bléneau (3), et à d’autres,
que les guerres commencèrent après la mort du duc d’Orléans,
et qu’elles durèrent plus de cinquante ans. Le village de la Ferté
fut, a cause de ces guerres, complètement dévasté et
abandonné pendant plus de quarante ans. Les lieux de Sepeaux, de Précy,
de Chevillon, de Sommecaise et beaucoup d’autres éprouvèrent
le même sort, ainsi que presque tout le Gâtinais et le comté
de Joigny.
|
(2) Village
du canton de Charny (Yonne).
(3) Chef-lieu de canton de l’arrondissement de Joigny
(Yonne). |
Lorsqu’il revint pour la première fois à Bléneau, à
la mort de son père, en 1461, il put voir de ses yeux ce misérable
état de choses, et à là Ferté, notamment, il
n’y avait que huit ménages (4).
|
(4) Il
y a aujourd’hui à la Ferté 420 habitants au village proprement
dit.
|
Dans son jeune âge, lorsqu’il habitait Bleneau (vers 1440), il [p.11] n’y avait point de
sécurité dans les campagnes. Les habitants de Bléneau
étaient alors retirés dans le château, et il ne demeurait
dans le village que les meuniers. Les laboureurs n’osaient pas aller à
leur travail, et pour leur sûreté on avait placé un veilleur
au point le plus élevé du château appelé
la guette, lequel, lorsqu’il apercevait des gendarmes, sonnait
le tocsin, et les laboureurs s’enfuyaient promptement dans la forêt
ou en d’autres lieux, pour éviter d’être rançonnés
par les routiers ou les Armagnacs. Lorsqu’il servait comme homme d’armes
sous le capitaine Floquet, on résolut de débarrasser le royaume
des pillards et mauvais garçons appelés les routiers.
Floquet et d’autres capitaines du roi Charles VII les menèrent à
l’expédition d’Allemagne et au siège de Nancy, après
qu’on eût créé les compagnies d’ordonnance des gendarmes
royaux, et que le reste des bandes eût été renvoyé
de l’armée.
Après la paix d’Arras, les Anglais
qui avaient quitté le Sénonais, le Gâtinais et le comté
de Joigny, demeurèrent cependant encore longtemps en France, mais
en Normandie et dans le Maine. Pierre de Courtenay se rappelle encore qu’étant
âgé de quatorze ans et habitant le Berry, il a vu des gens d’armes
marcher par ordre du roi pour assiéger le Mans. Il se rappelle que
les Anglais furent battus à la bataille de Frémigny (1) et
qu’ensuite eut lieu la conquête de la Normandie et le siège de
Rouen, etc.
|
(1) C’était la bataille de Formigny, livrée aux Anglais le
15 août 1450.
|
Gui l’orfévre, barbier et chirurgien à Sens, où il est
né en 1414, rapporte qu’il se souvient bien depuis quatorze ans avant
le traite d’Arras (2), temps où la guerre sévissait avec violence
dans le royaume entre les Anglais et les Bourguignons ligués ensemble
contre les Français. La ville de Sens fut alors assiégée
trois fois: la première par les Anglo-Bourguignons lorsque le roi
Charles VII revenait de Sancerre; la deuxième fois par les Anglais
seuls après la moisson, il ne sait plus quelle année; et la
troisième fois par les mêmes Anglais, en l’année du siège
de Bray; alors ils étaient campés dans les prés auprès
du prieuré Saint-Antoine. Mais la ville tint bon et résista
ferme au profit du roi. [p.12]
|
(2) En 1421.
|
Et il ajoute ces mots caractéristiques: «Et tunc guerra permaxima
vigebat et viguit per patriam et regnum Francie usque ad tractatum Atrebatensem.»
Après avoir signé le traité
d’Arras, le duc de Bourgogne s’employa avec autant d’ardeur à chasser
les Anglais qu’il en avait montré auparavant à s’unir à
eux. Gui l’orfévre ajoute qu’il a vu le duc et la duchesse de Bourgogne
passer à Sens lorsque ce prince alla à Arras pour la signature
du traité de paix. Après cet événement, l’ordre
se rétablit dans le royaume et l’accès des différents
pays fut ouvert: on put aller de France en Flandre et réciproquement.
Les marchands purent circuler en sécurité.
|
* Et en ce temps-là sévissait une guerre
sans merci et elle a sévi à travers le pays et à travers
la France jusqu’au traité d’Arras. (Traduction B.G.)
|
Toutefois il y avait encore en certaines villes, à Montargis, à
Montereau et ailleurs, des capitaines anglais qui les détenaient contre
le roi et qui faisaient des courses dans les campagnes, rendant prisonniers
ceux qu’ils attrapaient et les rançonnant. Cet état de choses
dura bien pendant trois ou quatre ans après le traité d’Arras,
et jusqu’à l’expulsion des Anglais par le roi, grâce à
l’aide de Jeanne la Pucelle. La paix régna depuis ce temps dans les
villes et les villages, tellement que les portes des villes et des forts
restaient ouvertes la nuit, et qu’on cessa de fortifier ces lieux. La sécurité
fut aussi grande dans les champs que dans les villes.
Et il n’y eut plusde guerre depuis ce temps dans le royaume de France,
sinon celle que provoqua le duc de Bourogne Charles, le dernier qui livra
bataille au roi à Montlhéry (1465).
Comme plus lointain souvenir, Gui l’orfèvre
ajoute qu’il se rappelle le roi Jean (1), père de Chapes VII, et qu’il
l’a même vu. «En ce temps, la paix était assez bonne,»
cependant il y avait, à Sens, un capitaine de Guitry, qui commandait
au nom du roi, et qui y commit des dévastations sans fin, ainsi que
dans les villages circonvoisins; qui fit tuer plusieurs personnes et en
fit arrêter d’autres qu’il jeta en prison, chargées de liens.
|
(1)
C’est une erreur; il veut parler du roi Charles VI, car c’est en outre sous
ce prince que le sire de Guitry fut bailli de Sens.
|
Messire Jacques Chevrier, licencié en droit canon, avocat dans les
deux cours de Sens, vit publier le traité d’Arras, à son de
trompe, dans toutes les rues de cette ville. Il avait alors neuf ou [p.13] dix ans; c’était
un matin lorsqu’il revenait de l’école. Il ne fait pas un tableau
moins triste que Gui l’orfévre des suites de la guerre, qui dura plus
de quarante ans et qui dévasta le pays sénonais.
«Depuis le traité d’Arras, dit-il,
la guerre cessa en France et la sécurité régna.»
|
|
Cependant il était resté dans les châteaux de Montereau,
de Montargis et autres lieux, quelques capitaines ennemis comme Thomas Guérard
et Francois l’Aragonais (1), qui gardèrent ces places encore quelque
temps. Le roi assiégea et prit successivement Montargis, Montereau
et Melun. C’était en 1440. Puis vient la conquête de la Normandie
et l’expédition d’Allemagne (1444). Depuis lors, il n’y eut plus de
guerres en ce royaume, mais paix entière et sécurité
dans les campagnes. Il a bien ouï dire que certains quidams appelés
écorcheurs et compagnons de la feuillée,
parcoururent la France, en pillant et volant partout sur leur passage, et
que, lorsqu’ils étaient pris, ils étaient pendus. Mais il ne
sait pas dans quelle contrée étaient ces brigands.
|
(1) Chronique de J. Chartier, I, 235.
|
Un dernier trait peint bien l’état de ce temps. En 1436, messire Chevrier
était allé à Joigny avec son père, notaire royal
à Sens, pour installer un prieur au prieuré de Notre Dame,
et assister à l’élection du maître de l’hôpital.
«Le chemin était sûr, dit-il, entre Sens et Joigny, et
il n’y avait plus de danger de rencontrer des gendarmes ennemis, mais seulement
des voleurs et des détrousseurs, comme il y en a encore à présent
sur les chemins (2).»
Je terminerai par deux mots de réflexion
que font naître les faits que je viens de raconter.
|
(2) «Nec erant nova armigerorum inimicorum, bene quidem a latronibus
et predonibus, veluti sunt adhuc de presenti super itineribus.»* (Enquête, ut supra.)
* Et il n’y avait pas de nouvelles
de gens d’armes ennemis, mais bien évidemment de voleurs et de brigands
comme il y en a de nos jours sur les chemins. (Traduction B.G.)
|
Quand on parcourt les annales du XVe siècle et qu’on entre dans le
détail des misères qu’eut à subir le peuple de France,
on est frappé de stupeur, et l’on se demande comment il put y résister
et conserver un sentiment patriotique aussi net et aussi grand. [p.14]
Le clergé et la bourgeoisie paraissent
pénétrés de ce sentiment, et, chaque fois qu’une occasion
se présentait de le manifester, es corps la saisissaient avec empressement.
Les pauvres villageois, eux, sont les souffre-douleurs
et sont dispersés par la tempête comme la paille qui couvre
leurs demeures. Ils fuient dans les bois, meurent de misère, et le
village est détruit. Il se passe ensuite bien longtemps avant que quelques
rares échappés à la ruine générale reviennent
au pays.
Louis XI, en détruisant la puissance
des grands vassaux, en réprimant sévèrement les courses
des bandes, rendit donc un éminent service a la France, puisqu’il
lui donna la sécurité intérieure et la paix au pauvre
peuple.
Cette figure, qui se profile tristement derrière
les barreaux des fenêtres du château de Plessis-lès-Tours,
semble reprocher à ce peuple d’avoir trop oublié ce qu’il avait
fait pour lui. Rappelons donc encore une fois tout ce qui lui est dû.
|
|
Maximilien Quantin, 1866
|
|
Source: Maximilien Quantin, Épisodes de l’histoire du XVe siècle
aux pays sénonais et gâtinais et au comté de Joigny,
tirés des Archives du département de l’Yonne, Paris, Imprimerie
impériale, 1866, pp. 1-14.
|
ANNEXE
2
Notice biographique sur Louis de Melun
par Henri Fisquet (1865)
On notera que Fisquet
ne connaît pas notre épisode non plus que celui que fit connaître
Maximilien Quantin en 1866 (un an après la parution du tome consacré
par Fisquet aux archevêques de Sens), lors duquel Louis de Melun fut
dépouillé par des soldats au porte même de sa métropole.
|
88. LOUIS Ier DE MELUN
(1433-1476).
Fils de Jean, seigneur de Châtillon-la-Borde,
des vicomtes de Melun, et d’Elisabeth de Satroisy, sœur de l’archevêque
Henri, Louis fut en 1415 chanoine-custode de Saint-Quentin en Vermandois,
et fut, cinq ans après, pourvu d’un canonicat dans l’église
Notre-Dame de Paris. Il était archidiacre de Sens, lors que le chapitre,
sur la recommandation du roi Charles VII, lui déféra la crosse
pastorale. Eugène IV avant confirmé son élection le
16 janvier 1433, Louis fit son entrée à Sens le 4 juillet
suivant et prêta serment de foi et hommage entre les mains du roi,
le 24 du même mois.
Le chapitre de Notre-Dame de Paris le reçut
comme métropolitain dans son Église le mercredi 9 mai 1436,
et lorsque Charles VII vint, le 12 novembre 1437, le jour de son entrée
à Paris rendre grâces à Dieu d’avoir chassé les
Anglais de sa capitale et d’une partie de la France, Louis de Melun l’accompagna
dans cette cathédrale et assista à ses côtés
au Te Deum qui fut chanté ce jour-là.
Le 1er novembre 1439, il fit la vérification
de la châsse qui renfermait, [p.402] avec
quelques autres reliques, le chef de saint Grégoire, pape; trouva
les procès-verbaux dressés en 1333 par Guillaume de Brosse,
et comme on n’était pas sans inquiétudes de la part des troupes
indisciplinées qui infestaient encore la France, il ordonna d’apporter
cette châsse dans l’église de Saint Pierre-le-Donjon, où
il en fit de nouveau l’ouverture le 27 février 1440. I1 célébra
aussi, de 1441 à 1453, la translation des reliques de divers saints
honorés dans le diocèse.
|
|
Par une ordonnance du 24 novembre 1445, il abolit complétement, dans
sa cathédrale, les saturnales de la fête des Fous. En 1456,
il confirma l’union de seize prébendes de Saint-Michel et de Saint-Jean
faite l’année précédente à la mense capitulaire
d’Auxerre par Pierre de Longueil, évêque de cette ville.
Louis de Melun fut un prélat rempli de
douceur, de charité et de science, mais il montra peu de zèle
dans la défense des prérogatives de son Église. Plaidant
avec Charles de Bourbon, cardinal-archevêque de Lyon, au sujet de la
primatie, il ne se défendit pas devant le parlement de Paris qui,
par arrêté du 41 mars 1457, adjugea à l’archevêque
de Lyon les conclusions qu’il avait prises en cette affaire.
Le mardi 3 mars 1460, Louis tint à Sens
un concile provincial dont les décrets se rapportent à quatre
articles comprenant chacun plusieurs canons ou chapitres. Le premier article
roule sur le service divin. On rappelle et l’on accepte ce qui avait été
défini dans le concile de Bâle et dans l’assemblée de
Bourges (en 1438) touchant l’obligation et la manière de réciter
les heures canoniales, soit en public, soit en particulier. On recommande
l’observation des décrets du deuxième concile général
de Lyon sur le respect dû aux temples du Seigneur. Les plaidoiries,
les entretiens profanes, les allées et venues, les clameurs, les irrévérences,
tout cela est proscrit, et l’on n’oublie pas de condamner spécialement
les momeries de la fête des Fous. On condamne la cupidité de
certains ecclésiastiques qui, possédant plusieurs prébendes
dans la même ville, couraient d’une église à une autre
pour gagner les distributions, en assistant à quelque partie de l’office
dans ces divers lieux. On détermine que les distributions seront
partagées entre toutes les heures de l’office canonial, de manière
qu’il faudra être présent à telle heure pour gagner
telle distribution. On fait ressouvenir encore les curés et les autres
ecclésiastiques de tenir les églises propres, les vases sacrés
et les ornéments d’autel en bon état. On les avertit de veiller
à la [p.103] décence, à la modestie et à l’édification
publique dans les processions. Défense aux religieuses d’y assister,
autrement elles seront punies par l’Ordinaire; on leur permet seulement
de faire des processions dans leurs églises et autour de leurs cloîtres.
— Le second article embrasse la réformation des mœurs par rapport
aux ecclésiastiques. Les évêques devront montrer le
bon exemple, observer les canons, résider dans leur diocèse,
extirper les hérésies, visiter leurs ouailles, nommer aux
bénéfices ceux qui en sont dignes, examiner les ordinands,
ne pas être à charge aux curés par leurs visites, et
sévir contre les ecclésiastiques concubinaires. Quant aux
ecclésiastiques eux-mêmes, ils ne suivront point les modes
profanes et resteront étrangers au négoce, à la fréquentation
des cabarets, aux jeux de hasard et à tout profit pécuniaire
que des intrigants extorquaient alors à propos des indulgences, etc.
— Pour le troisième article, les religieux sont sommés de se
rappeler et d’observer les constitutions de Benoît XII en ce qui concerne
les études, les chapitres généraux, l’administration
du temporel, l’abstinence du mercredi , le jeûne de l’Avent et de la
Septuagésime, ils doivent être modestes dans leurs habits et
dans leurs démarches, ne rien exiger de ceux qui entrent en religion,
et pourvoir à l’entretien des curés des lieux dont ils perçoivent
les dîmes. — Enfin, le quatrième et dernier article concerne
le gouvernement des laïques. Ils passeront les jours de fête avec
édification; on les exhortera à se confesser cinq fois par
an et à exécuter les lois ecclésiastiques portées
contre les blasphémateurs; ils paieront fidèlement les dîmes
et ne contracteront pas mariage dans des oratoires particuliers , ni hors
des temps permis; les juges laïques n’envahiront point la juridiction
de l’Église, etc., etc.
Le 12 mars 1467, Louis de Melun concéda
au chapitre la présentation de 13 semi-prébendes dans l’église
de Saint-Etienne, fit de riches présents à sa cathédrale,
et du consentement de Guérin de Ceante, abbé de Saint-Remi,
rendit le 5 mai 1468, une ordonnance pour l’union de l’Église de Saint-Symphorien
à celle dc Saint-Romain intra muros.
Enfin accablé par l’âge, et ne pouvant,
à cause d’une très-grande surdité, exercer plus longtemps
les finctions épiscopales, il abdiqua en 1474 en faveur de son neveu
Louis de Melun. Le roi Louis XI n’agréa point cette démission
et donna l’archevêché de Sens à Tristan, évêque
de Meaux, qu’il remplaça sur ce dernier siège par Louis de
Melun. Après avoir gouverné son diocèse pendant
[p.104] quarante-deux années, Louis mourut le lundi 9 septembre
1476 et fut inhumé près du grand autel dans la cathédrale.
Il portait pour armoiries: d’azur, 4 sept
besans d’or, 3, 3, 1, au chef de même, chargé d’un lion naissant
de gueules.
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Source:
Honoré FISQUET, La France pontificale (Gallia christiana)...Sens
et Auxerre, Paris, E. Repos, 1865, pp. 401-404.
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