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Voici encore du nouveau sur le tympan de Saint-Basile d’Étampes.
On y voit bien probablement, à côté de la Bête
à sept têtes, l’Antéchrist, manipulé
par le Démon, comme le prévoit l’Apocalypse et comme je l’avais
jusqu’à présent simplement suggéré. Un parallèle
italien du XIe siècle jette un jour intéressant sur les scultures
de Saint-Basile. Décidément ce chef-d’œuvre unique au monde
n’en finit plus de poser des questions, sur son lit de mort. 2e
édition (5 mai 2007) modifiant la 1ère (19 avril 2007)
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une représentation extrêmement rare
Dans une
étude publiée en 2004, j’avais suggéré que
sur le tympan de Saint-Basile d’Étampes présentait probablement,
à gauche de la Bête à sept têtes, dont parle
l’Apocalypse, l’Antéchrist. Le Livre de l’Apocalypse prédit qu’à la fin des temps apparaîtront deux «bêtes». La première aura «sept têtes» qui sont autant de personnages mystérieux. L’une de ces «têtes» après avoir été frappée du glaive ressuscitera. C’est l’Antéchrist. Viendra ensuite une «deuxième bête». Elle aura «deux cornes comme un agneau» mais parlera «comme un dragon». Elle fabriquera une image de l’Antéchrist, et l’animera, de manière à la faire parler et à égarer les hommes. Précisément, sur le tympan de Saint-Basile d’Étampes nous voyons une bête à sept têtes dont les têtes recrachent des personnages inanimés, dont un seul se relève (Il est actuellement cassé en grande partie, mais il n’y a aucun doute sur le fait qu’il se relève). A gauche le même personnage, inerte, les bras ballants, est entre les mains d’un démon qui porte deux cornes.
C’est pourquoi
j’avais suggéré qu’il s’agissait probablement de l’Antéchrist,
manipulé par la deuxième bête. Une certaine
Madame Thierry, qui a publié à son tour un article sur le
sujet, a cru devoir rejeter cette hypothèse, sans même daigner
la mentionner: elle veut n’y voir pour sa part qu’un damné quelconque,
tourmenté par un démon quelconque. Il faut reconnaître
que cette représentation de l’Antéchrist manipulé
est extrêmement rare, et que je n’en avais pas encore trouvé
d’autre exemple avant la fin du Moyen Age (ci-contre à droite).
Je soupçonnais seulement que cette tradition iconographique des
plus rares devait presque certainement être attestée ailleurs,
mais qu’elle n’avait pas encore été identifiée.Les faits semblent me donner raison, car on trouve le même Antéchrist au moins sur la fresque murale du vestibule de la façade du vestibule de l’église San Pietro al Monte, à Civate. Cette fresque est du troisième quart du XIe siècle d’après les spécialistes. A Étampes comme à Civate, nous voyons se faire manipuler comme une marionnette un personnage énigmatique, juste à côté de la Bête à sept têtes. CQFD. On admirera au passage la beauté de cette fresque. Voici la scène étampoise. On rappelle que trois des septs têtes de la Bête sont cassées (deux en haut jadis proéminente, une en bas, enserrant encore les pieds de l’homme qui git à gauche).
Voici la scène de l’église San Pietro. A gauche de la Bête à sept têtes, un mystérieux personnage brandit vers elle un enfant-marionnette, lui même tourné, en position d’adorateur, vers ce Dragon. Ce sont des damnés. Celui qui brandit l’Enfant a sur le bras droit de mystérieuses marques, comme en porteront selon l’Apocalypse tous les adorateurs de l’Antéchrist et du Dragon.
Le personnage qui manipule l’Antéchrist n’est pas ici un diable cornu, comme à Étampes, cette métaphore-là de l’Apocalypse n’étant pas prise au pied de la lettre. C’est une autre donnée de l’Apocalypse qui est prise ici en compte et au pied de la lettre: il porte, comme tous les adorateurs de l’Antéchrist, a des marques sur le bras droit (Apocalypse XIII, 16). Discussion sur
la fresque de Civate
On m’objectera
sans doute que je tire ce détail de la fresque de Civate et que
je l’interprète en dehors de son contexte. En effet on considère
généralement cette fresque comme une illustration du seul
chapitre XII de l’Apocalypse. A gauche la mystérieuse
Femme accouche d’un Enfant que le Dragon veut dévorer aussitôt
qu’il sera né. Mais les Anges le combattent et l’Enfant est transporté
au Ciel. Voici la scène de l’église San Pietro. On considère généralement que les deux Enfants représentent le même personnage et qu’il faut voir en bas l’Enfant que le Dragon veut dévorer aussitôt né (Apocalypse XII, 3), tandis qu’en haut on le voit emporté au ciel auprès du trône de Dieu (XII,5). C’est la thèse que soutient encore par exemple en 2001 une étudiante en histoire de l’art de l’université de Tel-Aviv, qui en a fait le sujet de sa thèse, et qui pourtant paraît se tromper sur ce point.
Il faut en effet observer que nous paraissons ici en présence
de deux Enfants différents. L’un est brandi vers Dieu: il a un
vrai visage d’enfant; il n’a pas d’auréole apparemment. L’autre est brandi vers le Dragon: son visage n’est pas celui
d’un enfant; en tout cas son visage est délibérément
différent de celui de l’enfant céleste. Comment l’expliquer
s’il s’agissait du même personnage? Pourquoi là-haut l’artiste
représente-t-il un enfant parfaitement proportionné, et ici
bas une marionnette délibérément disproportionnée,
brandie par un personnage mystérieux?Il faut ensuite considérer que la personne qui brandit le premier Enfant vers Dieu porte une auréole, tandis que celle qui brandit le deuxième vers le Dragon n’est pas une sage-femme ni quelque saint personnage clairement identifiable: c’est un homme, sans auréole. D’autant que cet homme mystérieux porte sur le bras droit de mystérieuses marques, qui ne peuvent être qu’une nouvelle référence à l’Apocalypse, et précisément au chapitre suivant, XIII. Nous sommes ici en présence d’un personnage, qui établit sur terre le culte de l’Antéchrist, en l’honneur de qui tous se feront marquer, soit le front, ou sur la main droite (XIII, 16). Nos deux personnages ont d’ailleurs les yeux tournés vers la Bête à sept têtes, et l’Antéchrist ou Antichrist-marionnette adopte, ce faisant, la posture d’un adorateur: Ils adorèrent le Dragon parce qu’il avait remis le pouvoir à la Bête, et ils adorèrent la Bête (Apocalypse XIII, 4).
On peut même
préciser la nature des marques portées par le personnage
énigmatique qui brandit l’Antéchrist. Voyez ci-contre.
Il s’agit d’une série de trois lettres hébraïques,
dont la troisième, portée sur la main elle-même,
est actuellement effacée: mais les deux premières sont
parfaitement lisibles et la troisième leur était certainement
identique. Trois fois la lettre VAV, dont la valeur numérique était
de 6. L’artiste a donc essayé maladroitement d’écrire
666 en hébreu, qui est le chiffre de la deuxième Bête
selon Apocalypse XIII, 17-18: Nul ne pourra rien acheter
ni vendre s’il n’est marqué au chiffre de la Bête, ou au
chiffre de son nom. C’est ici qu’il faut de la finesse! Que l’homme doué
d’esprit calcule le chiffre de la Bête, c’est un chiffre d’homme:
son chiffre c’est 666. On lit sur la main droite de notre homme:||ו||ו||ו|| ce qui signifie dans l’esprit de l’artiste ||6||6||6||
Ainsi donc la fresque de Civate ne représente pas le seul chapitre XII de l’Apocalypse mais l’ensemble des chapitres XII et XIII. L’Enfant mis au monde par la Femme et pourchassé par le Dragon a été ravi au ciel (chapitre XII). Mais ici-bas la lutte n’est pas finie, et le Dragon suscite l’Antéchrist, qui parodie le christianisme pour égarer l’humanité (chapitre XIII). Le Dragon n’a pas réussi à s’emparer de l’Enfant, qui a été ravi au ciel; il suscite donc, par l’instrument de la Deuxième Bête, l’apparition d’un imposteur qui se fait passer pour cet enfant: c’est l’Antéchrist ou Antichrist, selon les deux traductions latines qui ont été faites du grec: celui qui précèdera le Christ, ou bien celui qui est son principal adversaire. Dans l’hypothèse interprétative bien séduisante défendue par Mme Meiri-Dann, la femme ne représenterait pas ici la Vierge, mais l’Église, et l’Enfant transporté auprès de Dieu, qui de fait ne porte pas de nimbe crucifère, non pas le Christ, mais l’âme du pieux fidèle de la sainte Église de Dieu.Quant au second Enfant, bien différent, qui adore la Bête, il peut être interpété comme émanant lui aussi à sa manière de l’Église. Cela expliquerait bien d’ailleurs sa position étrange, qui semble bien lui aussi le faire jaillir de l’Église. Certaines traditions disent de fait que l’Antéchrit sortira de l’Église, en accord avec ces verset de la Première Lettre de Jean (II,18-19): Vous avez entendu dire que l’Antéchrist doit venir; et déjà, maintenant, beaucoup d’antéchrists sont survenus… Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres; s’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Plusieurs scénarios prospectifs ont été imaginés par différents Pères de l’Église en combinant les données éparses et énigmatiques des Écritures.
Mais il semble que nous soyons à Civate plus en présence d’une allégorie mystique que d’un tel scénario prospectif. Tout paraît s’y expliquer dans le cadre d’une tradition interprétative inaugurée par saint Augustin d’Hippone (mort en 430), notamment dans son Commentaire de la Première lettre de Jean. L’influence de cet auteur a été considérable en Occident tout au long du Moyen. Pour Augustin, c’est chacun des fidèles qui est un Antichrist potentiel, dans la mesure où sa vie ne suit pas l’enseignement du Christ. Ainsi nous avons, représentées sur la fresque de Civate, les deux possibilités qui s’offrent l’âme du chrétien: soit l’ascension auprès de Dieu, soit l’égarement dans le culte de l’Antichrist, et donc en définitive de la Bête. Il n’est pas sûr qu’à Étampes on vole aussi haut en matière de théologie mystique, quoi qu’en définitive rien ne permette de l’exclure, car on voit mal pourquoi ce qui paraît avéré à Civate ne serait pas possible à Étampes. Au reste Augustin n’en croyait pas moins à la lettre de l’Écriture et à l’avènement futur de l’Homme de Perdition, et de même l’auteur du programme iconographique de Civate. Ci-contre une dichotomie analogue à celle de Civate entre le Christ céleste et l’Antéchrist terrestre, dans une enluminure du XIIIe siècle, où l’Antéchrist est manipulé par un démon comme à Étampes (vers 1230, extrait d’un dessin mis en ligne et copyrighté par l’IRHT). A mon sens ces représentations peuvent toujours revêtir un double sens, coutumier au Moyen Age, soit “historique” (étant entendu qu’il s’agit de l’histoire à venir de l’Antéchrist à venir) ou “allégorique” (au sens mystique que donne saint Augustin à la personne de l’Antichrist). Quoi qu’il en soit, voici donc bien à Civate un deuxième chaînon de la tradition iconographique que j’avais soupçonnée à Étampes. L’Antéchrist n’a pas toujours été reconnu là où il est représenté. Il est amusant de noter à ce sujet que ce détail du chiffre de la Bête a échappé à l’attention de Mme Naomi Meiri-Dann, qui a pourtant écrit en hébreu sa thèse sur les fresques de Civate. On y trouve bien, quoi qu’il en soit, l’Antéchrist manipulé, devant la Bête à sept têtes de l’Apocalypse. Le doute n’est donc plus guère permis, en ce qui concerne Étampes. Espérons que quelque internaute nous en fera connaître de nouveaux exemples. La chasse est ouverte, et ce n’est pas une chasse au Dahu. Bernard Gineste, 19 avril 2007
(édition revue et corrigée le 5 mai 2007) |
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Sur Saint-Basile d’Étampes Nicole THIERRY, «Le Jugement dernier du portail de l’église Saint-Basile d’Étampes», in Jacques GÉLIS [dir.], Être maire à Étampes, etc., Étampes, Association Étampes-Histoire [«Les Cahiers d’Étampes-Histoire» 8], 2007 [ISSN 1291-7791; 12,50 € en 2007], pp. 61-76 [18 photographies et schémas]. Bernard GINESTE, «Une nouvelle étude sur le Tympan de Saint-Basile d’Étampes (recension d’un article récent de Mme Nicole Thierry)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/che-21-gineste2007recension01.html, mars 2007. Bernard GINESTE, «Maître de Saint-Basile: L’Antéchrist manipulé par le Démon (sculpture étampoise du Xe ou XIe siècle)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cae-10-stbasile04antechrist.html, avril 2007. François JOUSSET, «Histoire de...» [page de fond sans complaisance, sur la vanité notamment de cette querelle, quand les énergies devraient se concentrer entre autres, sur le sauvetage de ces sculpures], in Stampae, http://www.stampae.org/, 2007.
Sur la fresque de Civate
Christian BADILITA, Métamorphoses de l’Antichrist chez les Pères de l’Église [557 p.], Beauchesne [«Théologie historique» 116], Paris, 2005. Naomi MEIRI-DANN (Department of Art History, Tel Aviv University), «Ecclesiastical Politics as Reflected in the Mural Paintings of San Pietro al Monte at Civate» [This article is based on (her) M.A. thesis, The Mural Paintings of San Pietro al Monte at Civate: The Iconographical Program, submitted to Tel Aviv University (1989), under the supervision of Prof. Nurith Kenaan-Kedar (Hebrew).], in Assaph (Sudies in Art History) [publication du département d’histoire de l’art de l’Université de Tel-Aviv] 6 (2001), pp. 139-160 [dont une mise en ligne sur Internet: http://www.tau.ac.il/arts/projects/PUB/assaph-art/assaph6/articles_assaph6/meiriDan.pdf, en ligne en 2007], spécialement p. 146. Extrait: «The suggestion that the child alludes here to the Christian believer is also supported by his visual appearance. The artists working at Civate made a clear distinction among three categories: Christ is always shown with a cruciform halo (Fig. 4); angels and saints bear plain haloes (Fig. 5, 6); and ordinary figures have no halo (Fig. 6). The child – both immediately after his birth and in the angel’s arms – has no halo, and hence can be identified as an anonymous representative of the common people. Furthermore, his diminutive size, his nakedness and the Orant gesture, as well as the elevation to heaven, being conventional medieval artistic elements to characterize the soul of the believer destined for redemption, reinforce the claim that he represents the faithful soul.»L’auteur donne une bibliographie des plus sérieuses qu’on consulter à la même adresse web, http://www.tau.ac.il/arts/projects/PUB/assaph-art/assaph6/articles_assaph6/meiriDan.pdf, pp. 156-160. Elle note p. 140 que les spécialistes s’accordent actuellement pour dater cette fresque du troisième quart du XIe siècle. |
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