Bannière de procession des Corps Saints
peinture et broderie, XIXe siècle
Les reliques des trois saints martyrs d’Aquilée avaient été
presque entièrement détruites lors des persécutions
et du saccage de 1792: seul en avait réchappé un ossement,
qui avait roulé hors du bûcher et qu’avait conservé une
pieuse paroissienne. Cependant, dès 1815 il est question de rétablir
les anciennes processions qui se faisaient en leur honneur (Bonvoisin,
Notice, pp. 77-81). En 1881, Léon Marquis constate
que “la procession a toujours lieu deux fois par an, le mardi de Pâques
et le lundi de la Pentecôte“, même s’il constate que “le zèle
des paroissiens s’est considérablement refroidi” (Les Rues d’Étampes,
p. 266).
C’est de cette période du XIXe siècle
que remonte notre bannière, pour laquelle les auteurs de la notice
de l’Inventaire, Jean Bergeret et Julia Fritsch, ne proposent pas de date
plus précise (Inventaire général, 1976). Nous
ne nous y risquerons qu’à
titre hypothétique au terme de cette étude, mais nous faisons
ici appel aux connaisseurs de l’art religieux de cette époque pour
proposer s’il est possible, d’un autre point de vue, une autre fourchette chronologique, eu
égard au style de la peinture notamment.
Il s’agit donc d’une bannière, propriété
de la commune d’Étampes, depuis 1905, mais conservée avec
le reste du trésor de Notre-Dame. Elle est constituée d’une
pièce de tissu de soie moiré, peut-être du taffetas,
ornée de galons et de franges.
1. Le recto de
la bannière
Au recto est rapporté une toile peinte
de forme ovale représentant trois jeunes gens, scène que
personne n’a pris la peine de décrire à l’heure qu’il est,
du fait probablement du mépris quelque peu injuste où l’on
tient généralement l’art religieux du XIXe siècle.
Or, si l’on peut être insensible à une esthétique souvent
qualifiée de mièvre, et peut-être non sans quelque
raison, on ne peut se dispenser d’en comprendre l’iconographie.
La scène est entourée par une
couronne brodée de fils doré constituée de deux palmes
symbolisant le martyre, en même temps, naturellement, qu’elles masquent
la couture.
On remarquera tout d’abord qu’un personnage
est éliminé de la scène, comme il l’est du reste presque
toujours dans la tradition iconographique des saints martyrs d’Aquilée:
à savoir saint Protus, ou Prot, précepteur des martyrs, qui
les a pourtant initiés au christianisme et qui a subi le martyre
en même temps qu’eux. Mais c’est un domestique, tandis que ses élèves
auraient été de sang impérial. Les idées de
la Révolution n’ont pas encore profondément marqué
le clergé de la Restauration. |
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Le groupe des trois jeunes gens est donc composé symétriquement,
de manière à présenter au sommet une sorte de triangle
pointé vers le Ciel, où convergent d’ailleurs leurs regard.
L’arrière-plan, du reste, est essentiellement constitué de
ce même Ciel très bleu, évidemment métaphorique,
et qui descend jusqu’au niveau de leurs genoux. Les seuls nuages qu’on y
voit sont en contact avec l’horizon, limite de ce bas monde duquel ils sont
en train de s’échapper, ou plutôt ont désormais échappé,
dans cet entre-deux où ils sont désormais, entre les hommes
et Dieu.
Cant, Cantien et Cantienne portent chacun
une fine auréole, circulaire et doré.
Un seul d’entre
eux, à gauche, le garçon le plus jeune, Cantien, porte de sa main
gauche, au nom de tous, l’attribut de leur dignité commune: c’est
une palme, symbole traditionnel de la victoire morale que constitue le martyre.
A l’opposé, de son côté,
Cantienne tient de la main gauche un crucifix, élément iconographique
non gréco-romain, dont le caractère anachronique s’explique
sans doute par une intention pédagogique. Sa signification en effet
est plus claire pour le grand public, susceptible de voir passer la procession,
que celle de la palme, dont le symbolisme a dès cette date, sans
doute, quelque chose de poussiéreux et de scolaire.
Ce crucifix signifie
avant tout, d’une manière générale, la religion chrétienne
dont il est l’emblème principal, et que nos jeunes gens ont refusé
de renier. Il peut aussi, accessoirement, représenter lui aussi
le martyre, dont la crucifixion de Jésus est le prototype.
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Mais dans ce contexte et à cette date, brandi noblement par
une jeune fille, il appelle surtout à un retour à des pratiques
ostensibles de dévotion, singulièrement parmi la gent féminine.
En effet, à cette époque, on ressent confusément,
tant du côté catholique que du côté anticlérical,
que la survie du christianisme et sa renaissance se jouent pour l’essentiel
de ce côté-là. Ernest Renan, prêtre catholique
défroqué, n’hésitera pas à écrire en
1883, non sans hyperbole, que “la religion n’est plus maintenue dans le
monde que par la femme” (Souvenirs d’enfance et de jeunesse, 1883,
p. VIII).
Les vêtements de nos martyrs ont fait
l’objet de recherches archéologiques soigneuses de la part de l’artiste,
qui a tenu a reconstituer ceux de jeunes aristocrates romains du IIIe siècle.
Nos trois jeunes gens portent donc des sandales
à la romaine, sont les lacets remontent au-dessus de la cheville.
On ne voit pas, naturellement les chevilles de sainte Cantienne (ou Cantianille),
modèle de pudeur dont la robe tombe jusqu’au sol, ne laissant émerger
que les orteils. On remarquera par ailleurs que sa féminité
est discrète et ses cheveux tirés en arrière. Can et
Cantien portent quant à eux des hauts-de-chausses qui leur tombent
jusqu’à mi-jaret. Tous trois portent par-dessus cela une tunique
qu’une ceinture fait légèrement bouffer.
Seul l’aîné, au centre, porte
en sus une cape tenue à l’épaule gauche par une fibule. L’avantage
en est, du point de vue de la composition, de donner au groupe un caractère
homogène sans créer de couloirs verticaux entre les trois
personnages, où aurait percé trop de ciel. C’est pourquoi d’ailleurs
le personnage central ne tient lui-même rien: il passe son bras droit
derrière son petit frère, et le bras gauche derrière
sa sœur, sa main émergeant derrière l’épaule de cette
dernière, ostensiblement sans la toucher, donc. L’ensemble donne donc
une impression de charité fraternelle mêlée de pudeur,
sous l’égide, ou plutôt sous le manteau de l’aîné
des mâles...
On notera que le personnage de gauche, Cantien,
montre le ciel de la main droite, tandis qu’inversement à droite
Cantienne paraît montrer le sol de sa main gauche. Incidemment, si
l’on considère les choses du point de vue de Dieu, qui est à
l’inverse de celui du spectateur, on remarquera que ce qui est à sa
droite (c’est-à-dire ce qui a sa faveur) est le monde céleste,
tandis qu’à la gauche de Dieu (qui signifie sa défaveur) se
trouve ce bas-monde.
Plus simplement Cantien nous montre le Ciel
où siègent désormais les martyrs, tandis que Cantienne
paraît rappeler au chrétien qu’en ce monde (qu’elle montre
de la main gauche) il faut porter sa croix (qu’elle tient de la droite),
comme eux-mêmes ont su la porter, en endurant les souffrances du martyre.
Le lieu qu’elle montre donc, concrètement,
est celui-là même de leur martyre, d’après la tradition,
à savoir une voie romaine (dont le pavage est soigneusement reproduit),
au sortir de la ville romaine d’Aquilée, au lieu-dit Ad Aquas
Gradatas (aujourd’hui San Canzian d’Isonzo). Au loin à gauche, on observe un bâtiment isolé,
qui peut représenter soit généralement ce lieu-dit,
soit plus précisément un temple, rappelant qu’ils ont été
exécutés pour avoir refusé une dernière fois de
sacrifier à Jupiter.
Dans cette composition qui oscille entre la
reconstitution antiquisante et le schématisme allégorique,
le parti pris de l’artiste a été d’évacuer des détails
traditionnels qui lui ont parus trop anecdotiques, voire triviaux: pas
de ville en arrière-plan, pas de char attelé, pas de cheval
qui s’effondre, pas d’idole devant qui sacrifier, pas de bourreau en action,
pas de têtes coupées. Le peu qu’il y a de concret et de réellement
terrestre dans ces trois jeunes gens remonte à la plus haute antiquité,
mise à part le crucifix, seul élément concret de cette
représentation à relever de la réalité quotidienne
du temps de l’artiste. |
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2. Le verso de
la bannière
L’association
du culte marial avec celui des Corps-Saints est très ancienne à
Étampes, d’autant que l’église collégiale a toujours
porté la titulature de Notre-Dame. Je démonterai d’ailleurs
ultérieurement que les reliques des trois saints d’Aquilée,
contrairement à la tradition locale, ne paraissent pas avoir été
conservées à Étampes avant le XIIIe siècle.
Le verso de notre bannière est aujourd’hui
malheureusement très altéré. En 1976, Bergeret et Julia
Fritsch y ont vu une “Vierge en majesté dans une mandorle”. Le 15
septembre 2007, date à laquelle le père Gilles Droin, curé
de Notre-Dame d’Étampes, a eu l’heureuse initiative d’exposer, dans
la cadre des journées du Patrimoine, quelques objets liturgiques et
paraliturgiques du trésor de Notre-Dame, on doit constater que cette
représentation de la Vierge a disparu et n’apparaît plus qu’à
l’état d’ombre, ne subsistant plus que les extrémités
du trône de la dite Vierge.
L’artiste s’est ici inspiré d’un sceau
ancien du chapitre de Notre-Dame d’Étampes. Mais non pas de celui
du XIIIe siècle, tel qu’il est reproduit (ci-contre) par Léon
Marquis en 1881, conformément à un moulage aujourd’hui conservé
au Musée d’Étampes. En effet sur ce sceau-là était
représenté non pas la Vierge, mais le roi France, en temps
qu’abbé de Notre-Dame d’Étampes, tenant de la main droite une
fleur de lys.
L’inscription latine en caractères gothiques
qui entourait ce premier sceau est à peu près conservé,
quoique disposée différemment: SIGILLUM BEATÆ MARIÆ STAMPENSIS, c’est-à-dire
très littéralement: «Sceau de la bienheureuse Marie
(c’est-à-dire “sainte Marie”, autrement dit “Notre Dame”) d’Étampes».
Il apparaît donc que l’artiste s’est inspiré
d’une version ultérieure du sceau du chapitre d’Étampes où
le roi avait été remplacé par une Vierge en majesté.
Il s’agit vraisemblablement d’un sceau du chapitre datant du XVIIIe siècle.
Mais pourquoi ce sceau? Pour le comprendre il faut se rappeler que les Révutionnaires
de 1793, en haine de la religion catholique, s’étaient efforcé
de détruire les Corps-Saints qu’ils jetèrent au bûcher.
Cependant un petit fragment d’os fut recupéré discrètement
par une bonne paroissienne, et il réapparut lorsque le culte catholique
fut à nouveau autorisé.
Charles Boivin, curé de Notre-Dame de 1755
à 1793, reprit alors du service, et, comme le clergé était
alors décimé, tint une cure cantonale de 1802 à sa
mort survenue en 1807. D’après l’un de ses successeurs, Charles-Denis
Baron (1834-1847), c’est lui qui recueillit cette précieuse relique
et la disposa dans une modeste châsse provisoire: “En présence de M. Boivin, curé de Saint-Basile,
de Saint Gilles et de Saint-Martin, et d’un grand nombre de fidèles,
le petit ossement fut renfermé dans une petite boîte.
Le sceau de l’ancien Chapitre de Notre-Dame fut apposé dessus,
sur cire cachetée collant un ruban rouge; puis la même
petite boîte fut renfermée dans une châsse en bois
doré” (note signée de Baron et
naguère retrouvée par l’abbé Guibourgé).
3. Date probable
de notre bannière
Le sceau représenté
par notre bannière était donc selon toute apparence celui dont
l’abbé Baron avait scellé la boîte contenant les reliques
de nos trois saints. Et il est bien probable que l’idée antiquisante
de le reproduire au dos de notre bannière est à mettre au compte
de l’abbé Bonvoisin, curé de Notre-Dame d’Étampes de
1856 à 1867, auteur d’une savante brochure sur les Corps-Saints que
nous avons mise en ligne (cliquez ici).
Précisément le but de cette publication
était non seulement de faire mieux connaître nos trois martyrs
et leur culte, mais aussi de financer une nouvelle châsse pour cette
relique, complétée d’autres ossements de ces trois saints récupérés
par notre homme à Sens.
Un autre élément iconographique nous
ramène précisément à l’abbé Bonvoisin,
comme commanditaire de cette bannière: c’est l’insistance sur la
jeunesse de nos martyrs, qui sont plutôt des enfants que des jeunes
gens. En effet, dans sa Notice historique, Bonvoisin insiste
sur le rôle de protecteurs des enfants qui est avant tout celui des
trois martyrs d’Aqulée:
“Sur les sept miracles que nous venons de
rapporter, cinq ont été opérés en faveur
de jeunes enfants; ne pourrions-nous pas en conclure que Dieu, à
cause de la jeunesse de nos saints patrons, a voulu particulièrement
les constituer protecteurs de l’enfance?” (p. 33)
Et surtout: “Dans ces derniers temps, le curé de Notre-Dame, voyant
l’empressement avec lequel les mères amènent toujours
les petits enfants, aux jours des processions, vénérer
les saintes reliques, a établi qu’une messe serait dite tous les
premiers dimanches du mois, dans cette paroisse, pour les enfants recommandés
à nos saints patrons. Pour avoir part au bénéfice
de ces prières, il faut faire inscrire les enfants, quelle
que soit leur paroisse, sur un registre qui reste à la sacristie,
et déposer une légère offrande destinée
à l’acquit des honoraires dus pour ces douze messes par an; le
reste sera conservé pour l’acquisition, par la suite, d’une châsse
plus riche et plus facile à porter dans nos processions.” (p. 92)
On est donc bien porté à croire que
notre bannière est à dater de cette période précise
des environs de 1866, où notre curé s’efforce de redonner à ces processions
leur lustre d’antan.
Bernard Gineste, mai 2010
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