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[pp. 191-284]
[Journal
de la Cour.]
Je croy que je vous feray plaisir de continuer dans la conjoncture presente,
le Journal de la Cour que j’ay commencé à vous donner depuis
quelques mois, sur tout pour [p.192]
ce qui regarde les affaires d’Espagne, & de Sa Majesté
Catholique. Quoy que vous soyez déja informée de la plus
grande partie de ce que j’ay à vous dire, vous ne laisserez pas
de trouver de nouvelles particularitez dans quelques articles. Le 27. de
Novembre la Cour revint de Marly. Le Roy d’Espagne ne fut pas plûtost
de retour à Versailles, qu’il demanda M. l’Ambassadeur d’Espagne,
pour sçavoir de luy comment il se trouvoit de la petite incommodité
qui l’avoit fait re[p.193]venir
de Marly le jour precedent.
Le soir de ce même jour, l’Ambassadeur d’Espagne receut par un Courier
extraordinaire, une Lettre du Prince de Darmstat, Viceroy de Catalogne,
par laquelle il témoignoit sa soûmission & sa fidélité,
en reconnoissant Monseigneur le Duc d’Anjou pour Roy d’Espagne. Ce Prince,
quoy qu’Allemand, parut, par la maniere dont il en usa, digne du grand
employ qui luy avoit esté confié. Il soutint le caractére
d’un par[p.194]faitement
honneste homme, & fit les choses d’aussi bonne grace que s’il avoit
esté persuadé auparavant, que Monseigneur le Duc d’Anjou
seroit nommé Roy d’Espagne. L’Ambassadeur de cette Couronne communiqua
à leurs Majestez la Lettre de ce Prince aussi-tost qu’il l’eut reçûë.
Le 28. Mr de Bedmar eut encore à Versailles une Audience secrette
du Roy. Il passa ensuite dans l’Appartement de Sa Majesté Catholique,
& dés qu’il en fut sorti, on y fit entrer les Espa[p.195]gnols
qui estoient venus avec luy de Bruxelles, & ils eurent l’honneur de
baiser la main du Roy leur Maître, ce qu’ils firent un genoüil
à terre.
Sur les six heures du soir, Mr l’Ambassadeur d’Espagne receut un Courier
extraordinaire de Mr le Prince de Vaudement, Gouverneur general du Milanez,
par lequel, quoy qu’il n’eust pas encore receu à droiture de nouvelles
de l’acceptation du Testament du Roy d’Espagne par le Roy; ce Prince ne
laissoit pas de luy en faire connoître sa joye [p.196]
et dans les termes les plus forts, & l’empressement qu’il avoit de
recevoir les ordres de Sa Majesté Catholique, afin de luy donner
des marques de son zéle & de sa fidélité. Mr l’Ambassadeur
d’Espagne en rendit compte à leurs Majestez pendant leur souper,
& le Roy luy dit avec la maniere obligeante qui luy est si naturelle,
Vous estes toûjours porteur de bonnes nouvelles. Le même
soir, Mr le Marquis de Roisin, cy-devant Envoyé prés de Mr.
l’Electeur de Cologne, eut l’hon[p.197]neur
de faire la reverence au Roy d’Espagne, & de luy baiser lamain.
Le 29. les trois Prinnces de Radzewil, qui sont en France depuis quelque
temps, firent leurs complimens à Sa Majesté Catholique.
Le même jour, le Pere de la Tour, General des Prestres de l’Oratoire,
receut le mème honneur. Il fut conduit par Mr de Sainctot, Introducteur
des Ambassadeurs, & demanda à Sa Majesté sa protection,
pour les Maisons de sa Congregation qui sont [p.198]
dans ses Etats. Le Pere Pieron, General de la Congregation des Missionnaires,
demanda la mème chose, pour les Maisons de sa Congregation, ayant
esté conduit à l’Audience de Sa Majesté Catholique,
par le même Mr de Sainctot.
Mr L’Ambassadeur d’Espagne receut une Lettre de la Ville d’Anvers, qui
témoignoit, en son particulier, l’extrême joye qu’elle ressentoit
d’avoir Monseigneur le Duc d’Anjou pour Maistre. Cette même Ville
supplioit [p.199]
son Excellence d’obtenir de Sa M. Cath. de se laisser peindre, afin que
sur son Portrait, elle pust faire travailler à une statuë de
marbre qu’elle desiroit faire élever. Le Sculpteur qu’elle avoit
nommé fut presenté à Sa Majesté.
Le 30. Mr l’Ambassadeur de Savoye, eut Audience particuliere du Roy, &
Sa Majesté en parut tres satisfaite. Il mena ensuite Mr le Comte
de la Tour chez le Roy d’Espagne. Ce Comte témoigna [p.200]
à Sa Majesté Catholique de la part de Monsieur
le Duc de Savoye son Maistre, la joye extrême que Son Altesse Royale
avoit ressentie en apprenant son avénement à la Couronne
d’Espagne, & luy demanda sa puissante protection. Plusieurs Envoyez
des Princes d’Italie eurent aussi Audience.
Mr le Duc d’Hauré, & quelques autres Grands d’Espagne, qui estoient
venus pour reconnoître Monseigneur le Duc d’Anjou pour leur Roy,
eurent l’honneur de [p.201]
luy baiser la main.
Mr le Marquis de Val de Fuentes, Lieutenant general de la Cavalerie dans
le Milanez, qui venoit de Madrid, & qui retournoit à Milan,
vint aussi baiser la main de Sa Majesté Catholique, & il eut
pareillement l’honneur de saluer le Roy, avec le Marquis de Roisin; ils
furent presentez par Mr l’Ambassadeur d’Espagne, l’Introducteur y estant,
suivant qu’il se pratique ordinairement à l’égard des Etrangers;
& sa majesté luy adressa souvent la parole le soir au
[p.202] souper
de leurs Majestez. Il est fils de Mr le Duc d’Abrantes, Grand d’Espagne.
Mr de Cesane, Frere de Mr le Duc d’Harcourt, partit en poste à Madrid,
afin de donner avis aux Regens, que Sa Majesté Catholique partiroit
le 4. du mois de Decembre, pour se rendre dans ses Etats.
Les Envoyez de Pologne, & de Brunswick, firent leurs complimens au
Roy d’Espagne.
Le 1. de ce mois le sieur Rigaut, Peintre fameux qui [p.203]
avoit esté nommé par le Roy pour peindre Sa
Majesté Catholique, travailla pour la premiere fois au Portrait
de ce Monarque. Toute la Cour fut charmée de sa premiere ébauche.
Le Sculpteur envoyé par la Ville d’Anvers, travailla en même
temps à son modele.
Philippe
V peint par Hyacinthe Rigaud
Le même jour, Mr l’Ambassadeur de la Religion de Malte complimenta
Sa Majesté Catholique, & fut conduit à l’Audience par
Mr de Sainctot Introducteur des Ambassadeurs.
L’apresmidy, Monsieur le [p.204]
Prince de Galles vint faire ses adieux au Roy d’Espagne.
Mr le Chancelier à la teste du Conseil, complimenta Sa Majesté
Catholique sur son départ.
Le même jour elle demeura longtemps seule avec le Roy, & commença
ce jour-là à sentir plus vivement les atteintes de la séparation
qui se devoit faire trois jours aprés.
Le 2. le Roy d’Espagne, comme Grand-Maistre de l’Ordre de la Toison d’Or,
prit pour la premiere fois les marques de cet Ordre sans aucu[p.205]ne
ceremonie. Ce Prince n’eut pas besoin d’estre reçu Chevalier, l’estant
déjà des Ordres de Saint-Michel & du Saint Esprit, dont
S. M. a conservé les marques.
Sur le soir, le Roy de la Grand’Bretagne vint seul visiter le Roy d’Espagne,
sur son départ; une legere indispostion empescha la Reine d’y venir.
Le même jour, le Roy ordonna que l’on fist joüer les Eaux pour
Mr le Duc d’Hauré, qui estoit accompagné de Mr le Marquis
de Valdefuentes [p.206]
& pour quelques autres Sujets de Sa Majesté Catholique.
Le 3. Mr le Duc d’Havré demanda au Roy d’Espagne la permission de
le suivre jusqu’à Madrid, Sa Majesté la luy accorda. Mr de
Valdefuentes prit congé de Sa Majesté Catholique, & partit
pour se rendre où son emploi l’appeloit.
Mr le Comte de Monastereol, Envoyé extraordinaire de Mr l’Electeur
de Baviere prés le Roy d’Espagne, eut audience publique de Sa Majesté
Catholique, de laquelle il prit congé. Il fut conduit [p.207]
par Mr de Saintot, Introducteur des Ambassadeurs.
Le le Roy d’Espagne, sitost qu’il fut habillé, descendit chez Monseigneur
le Dauphin, & resta prés de demy-heure seul avec luy. On s’apperçut,
lorsque Monseigneur le reconduisit, qu’ils estoient l’un & l’autre
fort attendris. Messeigneurs les Ducs de Bourgogne & de Berry y vinrent
ensuite l’un aprés l’autre. A neuf heures & un quart, Monseigneur
le Duc de Bourgogne, Monseigneur le [p.208]
Duc de Berry, & Monsieur le Duc de Chartres, se rendirent
chez le Roy; mais Sa Majesté avant que se mettre en marche pour
aller à la Messe, entra dans un petit Cabinet de communication avec
la Chambre du Roy d’Espagne, & demeura une demi heure avec luy, &
avec Monseigneur, tandis que toutes les autres Personnes de la Maison Royale
attendoient dans le grand Cabinet. Sur les dix heures & un quart, le
Roy, Sa Majesté Catholique, & Monseigneur le Dauphin, sortirent
du lieu [p.209]
où ils estoient enfermez, & parurent tous trois
fort touchez. Ils traverserent, pour aller à la Messe, les grands
Appartemens, qui estoient remplis d’une foule prodigieuse. La Messe estant
finie, ils descendirent dans la Cour par le grand escalier, & monterent
en Carosse, le Roy d’Espagne à la droite, le Roy à la gauche,
& Madame la Duchesse de Bourgogne entre leurs Majestez. Monseigneur
le Dauphin, Monseigneur le Duc de Bourgogne, & Monseigneur le Duc de
Berry estoient sur le devant. [p.210]
Monsieur, & Madame se mirent aux portieres. Les Dames
remplirent les deux Carosses du Corps de Madame la Duchesse de Bourgogne.
Ceux du Corps, & de Suite du Roy d’Espagne, ceux du Corps et de Suite
de Monseigneur le Duc de Bourgogne; ceux de Monseigneur le Duc de Berry,
& celuy des Ecuyers de Madame la Duchesse de Bourgogne, marcherent
devant, & cent Gardes du Corps suivirent celuy de sa Majesté,
avec leurs Timbales & leurs Trompettes. Ce Carosse estoit entouré
[p.211] de
Valets de pied, & quelques Officiers à cheval marchoient sur
les aîles. Les Chevaux-legers de la Garde fermoient la marche. On
partit de Versailles à dix heures & demie, & l’on prit le
chemin de Seaux, où l’on arriva à midy & un quart. Il
est difficile d’exprimer le nombre infini de Carosses & l’affluence
du Peuple qui se trouva dans le Village, & aux avenuës du Chasteau.
On y voyoit des gens sur les toits des maisons & sur les arbres, &
l’on avoit fait des écha[p.212]fauts
derriere les murailles des Jardins. Il y avoit au moins quatre files de
Carosses aux deux costez du grand chemin. Comme Seaux estoit le lieu où
se devoient faire des adieux meslez de douleur & de joye, on avoit
bien jugé que le plus grand spectacle devoit estre reservé
pour ce lieu-là. Il ne peut manquer d’estre celebre à jamais
par cette grande circonstance, & Monsieur le Duc du Maine paroist avoir
esté particulierement destiné pour y ajouter un nouvel éclat.
Ce Prince venoit d’acheter cette [p.213]
belle Maison de Seaux, & ravi de la voir servir en une
rencontre si heureuse, & si extraordinaire, il sçut profiter
de cette favorable occasion d’y montrer son zele & sa magnificence.
Madame la Duchesse du Maine, si propre à entrer dans ses desseins,
& à les seconder, se rendit à Seaux dés la veille
sur les cinq heures du soir, accompagnée de Madame la Duchesse de
la Ferté, de Madame la Duchesse de Lauzun, de Madame de Manneville,
& de Mr Lassé. Elle vit la disposotion des lieux, & donna
[p.214] les
ordres necessaires. Monsieur le Duc y vint sur les sept heures. Monsieur
le Duc du Maine; & Monsieur le comte de Toulouse y arrivérent
à une heure aprés minuit.
Madame la Princesse d’Harcour, qui y avoit esté conviée par
Madame la Duchesse du Maine, pour luy aider à faire les honneurs
de Seaux, s’y rendit sur les onze heures du matin. Madame la Duchesse,
Mademoiselle d’Anguien, Madame la Princesse de Furstemberg, Madame la Duchesse
de Humieres, Madame de Cour[p.215]tenvaux,
& Mr de l’Aigle, y vinrent quelque temps aprés.
Les deux Rois arriverent à l’heure que j’ay déja marquée,
& trouverent à leur droite hors de la porte du chasteau, les
deux Compagnie des Mousquetaires, rangées par Escadrons sur une
même ligne.
Monsieur le Prince, Monsieur le Duc, & Monsieur le Duc du Maine, receurent
Leurs Majestez à la descente du Carosse. La foule estoit si grande,
que les cours, les jardins, les appartemens estoient remplis de monde,
le Roy ayant or[p.216]donné
avec bonté que chacun pust voir une chose qui n’avoit jamais esté,
& que les portes ne fussent fermées qu’au plus bas peuple. La
foule se trouva si prodigieuse, qu’il étoit presque impossible de
la percer. Madame la Duchesse de Bourgogne ayant esté separée
elle même d’avec le Roy par cette foule, ne put qu’à peine
y trouver passage.
Leurs Majestez ayant passé une partie des Appartemens, toute la
Cour s’arresta dans le Salon, & le Roy, & le Roy d’Espagne entrerent
seuls dans [p.217]
une chambre plus avancée. Ils y demeurerent environ
une demi heure. L’Histoire parlera quelque jour de cet entretien, quand
le temps aura fait connoistre ce qu’un Roy si sage, & si consommé
dans la science des Rois, & un Pere si bon et si tendre, a dit à
un jeune Prince son Petit-fils, sur le point de le voir chargé d’une
grande Couronne, en une occasion qui ne doit pas seulement estre regardée
par l’honneur que reçoit la France de donner un Roy à l’Espagne,
mais aussi par les avantages [p.218]
réels que reçoit l’Espagne d’avoir un Prince
si heureusement né, de lier avec la France une Paix; & une amitié
que rien ne pourra troubler, & d’où résultera infailliblement
le repos & la felicité de tout le reste de l’Europe, en cas
que sa tranquillité fust troublée pour quelque temps.
Aprés cette conversation particuliere, le Roy vint à sa porte,
& appella Monseigneur le dauphin seul. Quelque temps aprés il
fit entrer Monseigneur le Dauphin seul. Demi quart d’heure aprés
il ap[p.219]pella
Mr l’Ambassadeur d’Espagne, qui aprés avoir pris congé de
Sa Majesté, retourna dans le Salon.
Aprés quelque intervalle Sa Majesté appella Monseigneur le
Duc & Madame la Duchesse de Bourgogne, puis Monseigneur le Duc de Berry,
& ensuite Monsieur & Madame; un moment aprés Monsieur le
Prince, & quelques momens ensuite les Princesses, puis Monsieur le
Duc, Monsieur le Duc du Maine, & Monsieur le Comte de Toulouse. Monsieur
le Prince de [p.220]
Conti avoit aussi esté appellé en son rang;
mais une violente goute fut cause qu’il eut de la peine à parvenir
jusqu’au lieu où estoient tant d’augustes Personnes. Les adieux
qu’elles se firent furent tres-touchans, & couterent beaucoup de larmes
à la Maison Royale, ce qui en fit répandre à tous
ceux qui les virent sortir du lieu où tant de tendres adieux venoient
d’estre faits. Dans ce triste estat, le Roy suivi de toute la Cour reconduisit
Sa Majesté Catholique hors des Apartemens, & s’estant avancé
[p.221] quelques
pas dans le Peristile, l’embrassa avec tendresse. Sa Majesté embrassa
de même Monsieur le Duc de Bourgogne & Monsieur le Duc de Berry,
qui partoient avec le noveau Roy, pour l’accompagner jusques aux limites
des deux Etats; aprés quoy Elle embrassa une seconde fois le Roy
d’Espagne. Les larmes qui couloient des yeux des spectateurs les empêcherent
de bien voir l’estat où la sensibilité des cœurs de ces deux
Monarques les avoit mis: & il est à présumer que par
la [p.222]
même raison ces deux Monarques ne le voyoient
pas eux-mêmes; ce qui leur faisoit sentir plus vivement les douleurs
dont ils estoient penetrez.
Le Roy vit monter le Roy d’Espagne en Carosse pour aller à Châtres.
Il avoit à sa gauche Monseigneur le Duc de Bourgogne. Monseigneur
le Duc de Berry estoit au devant avec Mr le Maréchal Duc de Noailles,
& aux portieres estoients Mrs les Marquis de Seignelay & de Razilly,
Sou-Gouverneur des Enfans de France.
[p.223]
Aussitost que le Roy d’Espagne fut party, Monseigneur monta
en Carrosse pour aller au Chasteau de Meudon.
Les Seigneurs & les Dames les plus considerables de la Cour ayant suivi
Leurs Majestez, Monsieur le Duc du Maine avoit ordonné qu’il y eust
des tables servies pour toute la Cour. Il y en eut d’abord une où
mangerent plusieurs personnes de qualité. Ceux qui vinrent ensuite
furent soudain invitez à une autre table, servie avec la même
abondance, & la [p.224]
même délicatesse, & il y eut ainsi vingt-sept
tables servies successivement. Outre cela, des Officiers alloient de tous
costez & distribuoient par tout du pain & du vin, du poisson, du
fruit, & des confitures. Il y avoit aussi un grand nombre d’Officiers
placez au dehors le long de l’avenuë, qui offroient des rafraichissements
à tous ceux qui se presentoient, ainsi qu’à tout ce qui composoit
la Garde du Roy, & des Princes, & à toute la suite de la
Cour. Les Spectateurs nombreux que la [p.225]
curiosité avoit attirez estoient tous invitez de s’arrester.
On leur fournissoit abondamment dequoy manger, & loin qu’on refusast
personne; on prevenoit les gens, afin de leur oster la peine de rien demander;
on ne voyoit que des bouteilles de vin, des apins, des pastez froids de
poisson; on voyoit même un seul valet avoir pour sa part plusieurs
bouteilles de vin, & en effet il en fut distribué ce jour-là
six mille bouteilles. On peut à proportion juger par là du
reste, & des soins qu’il avoit [p.226]
fallu prendre pour amasser de si grandes provisions en un
jour maigre.
Pendant que l’on regaloit ainsi toute cette multitude, le Roy se promenoit
en calêche dans les Jardins, avec madame la Duchesse de Bourgogne,
Monsieur, & Madame. On avoit preparé une colation pour Madame
la Duchesse de Bourgogne, qui fut le couronnement de la feste; cette Princesse
fit mettre à table avec elle, madame la Duchesse du Maine, Made[p.227]moiselle
d’Anguien, & les Dames qui avoient eu l’honneur de la suivre.
Le premier service estoit de plus de quatre vingt plats ou assietes, &
deux autres d’une pareille magnificence estoient prests à le relever.
On ne peut trop loüer les Officiers de Monsieur le Duc du Maine, de
leurs soins, & de leur habileté pour suffire à tant de
choses. Tous les domestiques depuis le moindre jusqu’aux Gentilshommes
étoient employez. Leur zéle n’oublia rien pour répondre
aux in[p.228]tentions
de leur Maître, & Mr de Malezieu qui avoit agi, & donné
la vûë à tout, sans aucun relâche, en fut recompensé
par l’honneur qu’il eut de servir Madame la Duchesse de Bourgogne, pendant
ce repas. L’empressement que cette Princesse avoit d’aller rejoindre le
Roy, fut cause qu’elle ne demeura pas longtemps à table, ce qui
empêcha de servir les deux derniers services qui furent abandonnez
à ceux qui avoient pu s’avancer pour voir ce regale.
Sa Majesté loüa les beau[p.229]tez
de Seaux qu’elle ne connoissoit pas encore. Ce jour-là, comme il
arrive ordinairement quand le Roy fait quelque voyage, se trouva fort beau;
mais il y avoit de legeres vapeurs dans l’air qui empêchoient qu’on
ne joüit entiérement de la vûë de Seaux. Sa Majesté
en partit aprés s’être promenée pendant deux heures,
& montra beaucoup de joye de ce que Monsieur le Duc du Maine avoit
fait cette acquisition, & laissa esperer à ce Prince l’honneur
d’une autre visite quand la belle [p.230]
saison seroit venuë. Je ne puis laisser passer cet article
de Seaux sans vous faire part d’une chose qui achevera de vous faire connoître
le cœur de ce jeune Prince dans toute son étenduë; si tout
ce que je vous en ai dit jusqu’à present ne l’avoit pas encore assez
caracterisé.
Je vous ay parlé plusieurs fois de Chastenay, & du séjour
que Madame la Duchesse du Maine y a fait dans une petite maison, qui appartient
à Mr de Malezieu. Le Village de Chastenay fait partie de
[p.231] l’acquisition
de Seaux. La Seigneurie en est considerable, & à [sic]
tous les droits de haute, moyenne, & basse Justice, Monsieur le Duc
du Maine qui ne laisse échaper aucune occasion de faire du bien,
a esté ravi d’en trouver une où il pust marquer à
Mr de Malezieu la reconnoissance des soins qu’il a pris de son éducation,
& des services continuels qu’il luy rend depuis prés de vingt
années, dans la conduite de ses affaires, & dans la direction
de toute sa Maison. Dans cette [p.232]
vûë, ce Prince luy a fait une donation entre vifs
de la terre et Seigneurie de Chastenay, avec une substitution graduelle
et perpetuelle pour ses enfans mâles. Ce present tres-considerable
en luy-même par le revenu & les droits honorifiques, l’a paru
encore beaucoup plus à Mr de Malezieu, par la maniere gracieuse
dont ce Prince a bien voulu l’accompagner. Je croy, Madame, que vous serez
fort aise d’apprendre une si belle action. Tout le monde loüe le merite;
mais peu de gens ont [p.233]
le cœur assez bien fait pour songer à le recompenser
à propos.
Pendant que le Roy se promenoit dans les jardins de Seaux, le Roy d’Espagne
prenoit le chemin de Chastres, où il arriva sur les cinq heures
du soir. Sa Majesté Catholique logea chez Mr Petit, Secretaire du
Roy, & Valet de Chambre de Sa Majesté, & Messeigneurs les
Princes proche de Sa Majesté Catholique. Ce Monarque soupa seul
chez luy, & Messeigneurs les Princes mangerent ensemble chez Monsei[p.234]gneur
le Duc de Bourgogne. Sa Majesté alla les voir joüer aprés
souper, & y resta jusques à neuf heures et demie. Ils s’assirent
tous trois sur des plians, & en ont usé de cette manière
tous les jours suivans.
Le Dimanche 5. le Roy d’Espagne alla à la Messe à la Paroisse
à huit heures & demie, Messeigneurs les Princes en estoient
de retour; ce qui s’est passé de la même sorte dans toute
la suite du Voyage. La Musique que Mr le Comte d’Ayen a menée au
Voyage, chanta à l’une & à l’autre Messe. [p.234]
Voicy en quoy consiste cette Musique.
Mrs Gaye,
Fricard, Basse.
Boutilier, Basse.
Abelart,
Et Roger.
Noms des Joüeurs d’Instrumens de l’Opera.
Mrs Labarre, Joüeur de Flûte Allemande.
La Lande, Violon.
Robel, Violon.
Outre cela Mr le Comte d’Ayen a mené vingt autres Joüeurs d’Instrumens;
sçavoir de Hautsbois & Basson, de [p.236]
Flûte, de Basse Viole & de Theorbe.
Le Roy d’Espagne dîna seul, ce qu’il a toujours fait, hormis dans
le Carosse en certains jours de longue et penible marche. Messeigneurs
les Princes dînerent ensemble à la même heure, &
en ont usé ainsi tous les jours matin & soir. Ils partirent
à onze heures. A leur arrivée à Estampes ils trouverent
trois Compagnies de Milice sous les armes. Sa Majesté Catholique
fut receuë à la porte de la Ville par le Maire & les Echevins,
qui [p.237]
luy firent les presens accoutumez. Ils en firent aussi à
Monseigneur le Duc de Bourgogne [et]
à Monseigneur le Duc de Berry. Les Officiers du Bailliage,
& ceux de l’Election, presentez par Mr Desgranges, Maistre des Ceremonies,
complimenterent le Roy d’Espagne seul. La parole fut portée par
Mr Lienard, Lieutenant General, à la teste de ces Compagnies. Il
prononça le Discours suivant, qui fut écouté avec
beaucoup d’attention, & fort applaudy.
SIRE,
Nous venons mesler nostre joye [p.238]
aux acclamations des deux plus puissans Peuple de l’Europe.
Nous venons nous réjoüir avec la France de l’élevation
de Vostre Majesté au Trône d’Espagne, & feliciter en même
temps les Espagnols du bonheur qu’ils vont avoir d’estre gouvernez par
un Prince tel que vous. La France en vous perdant ne peut que s’applaudir
de vous avoir fait naistre pour le bonheur de vos Voisins, & l’Espagne,
dans la perte qu’elle vient de faire de son Roy, a de quoy se consoler
par le choix judicieux qu’elle a fait de Vostre Majesté pour luy
succeder dans le gouvernement [p.239]
de tous ses Etats. La France admire en vous cette fierté
noble & cette vivacité sage que l’on vante tant chez elle, &
l’Espagne trouvera en vous cette grandeur d’ame, & cette gravité
modeste qui a toujours esté son partage. La nature a fait en vous
l’heureux assemblage de tant de grandes qualitez; le Sang d’Espagne s’est
meslé tant de fois avec celuy de vos Ayeux, que vos Sujets pourront
vous regarder comme un precieux depost conservé parmi nous. Ces
deux grands Peuples, SIRE, attendent de Sa Majesté de grandes chose.
Vous devez à la Fran[p.240]ce
un Prince qui soit digne de Louis le Grand, & de vostre illustre Pere,
et vous devez à l’Espagne un Roy qui soit l’amour de ses Peuples.
Cette qualité, SIRE, renferme toutes les autres; elle est la seule
que doit ambitionner un grand Roy. Nous félicitons par avance
les Peuples qui vont estre soumis à vostre domination du bonheur
dont ils vont joüir. Pour nous, nous allons faire mille vœux pour
la durée de vostre Empire, & pour la conservation d’un Prince
si chéri du Ciel.
Monseigneur le Duc de [p.241]
Bourgogne, & Monseigneur le Duc de Berry furent aussi
complimentez au nom des mêmes Corps. Le Roy d’Espagne et Messeigneurs
les Princes passerent le reste du jour à tirer sur toutes sortes
d’oiseaux; à dessiner les Maisons & les Chasteaux qu’ils avoient
trouvez sur leur route. Ils souperent à leur ordinaire, & se
coucherent à dix heures.
Le Lundy S.M.C. & Messeigneurs les Princes, aprés avoir entendu
la Messe à l’heure ordinaire, partirent pour aller à Toury.
Les chemins se [p.242]
trouverent sablez depuis Estampes jusques à Toury.
Le Curé du lieu harangua Sa Majesté aprés la Messe.
Ce fut à Toury qu’elle apprit par un Courier extraordinaire, la
proclamation faite à Madrid, ce qui s’y passa de cette manière.
Si tost que la Jonte Royale establie par le feu Roy pour le Gouvernement
des Espagnes, eut reçu la Lettre du Roy Tres Chrestien, & qu’elle
eut vû que ce Monarque acceptoit la succession de cette grande Monarchie,
selon [p.243]
le Testament, & la derniere disposition du feu Roy Charles
II. en faveur de Monseigneur le Duc d’Anjou; les Regens tinrent Conseil
en presence de la Reine, qui dés le matin de ce méme jour
s’y estoit renduë pour la premiere fois, & qui le fait tenir dans
la Chambre des Miroirs proche son appartement. Ils ordonnérent que
la Proclamation du nouveau Roy seroit faite le jour suivant, avec le plus
de pompe & de magnificence qu’il se pourroit. Quoy qu’une solemnité
si grande [p.244]
demandast de longs preparatifs, & un long temps pour
s’en acquitter dignement, ils cedérent à l’empressement de
la Ville de Madrid, qui voulut sans délai témoigner sa joye
excessive, & sa prompte soûmission.
Comme ils avoient esté tres sensiblement touchez des marques de
bienveillance que le Roy avoit fait paroistre pour toute la Nation Espagnole,
dans la Lettre que ce Monarque leur a écrite, ils jugérent
à propos de la faire aussi-tost transcrire en leur langue, &
[p.245] de
la donner imprimée au Public; ce qui redoubla sa joye, & l’obligea
de faire des vœux pour Sa Majesté Tres-Chrestienne. Il fut aussi
arrété qu’on envoyeroit des copies de cette Lettre dans tous
les lieux dépendans de la Monarchie d’Espagne. On ne vit en ce même
temps que processions de Peuples dans les ruës de Madrid, pour chercher
& acheter le Portrait du nouveau Roy. Un domestique de Mr de Blécourt,
Envoyé de France, qui portoit ce portrait chez un Seigneur,
[p.246] fut
arresté par la populace, & obligé de le montrer. Le Corregidor
pour contenter un empressement si general, le fit exposer dans une galerie,
afin que tout le monde le pust voir. Le Peuple y entroit par une porte,
& il en sortoit par une autre; ce qui empêcha les desordres que
cause ordinairement la confusion. Chacun baisoit ce Portrait, & le
moüilloit de ses larmes.
Portrait
anonyme de Philippe V
Le Mercredy 4. de Novembre, on assembla le Corps de la Ville avec Dom Francisco
Ronquillo son Corregidor, [p.247]
Chevalier de l’Ordre de Saint Jacques. Tous se trouvérent
au rendez vous sur le midy, avec autant de pompe qu’ils purent. A la même
heure, quantité de seigneurs, de Grands, Titrez & Gentilshommes
de la premiere Noblesse, tous couverts de pierreries, se rendirent chez
Mr le Marquis de Franqueville, Alferrez Mayor, ou Porte-Enseigne hereditaire
de la Ville de Madrid, qui par sa charge a le droit de porter l’Etendard
Royal, & de faire des proclamations. La ils montérent tous sur
des chevaux [p.248]
noirs, enharnachez de blanc & noir, & l’accompagnérent
par la grande ruë, jusqu’à la Maison de Ville, l’Alferez Mayor
sortit de chez luy, avec un habit gris brodé d’or & d’argent.
Il avoit quatre carosses, chacun attelé de quatre mules, vingt quatre
valets de pied, avec des habits de velours verd, galonnez d’or fin, deux
Ecuyers à ses costez, & six chevaux de main. Lors qu’il fut
arrivé à la Maison de Ville, où tout le Corps de Ville
estoit assemblé, & où le Portrait du nou[p.249]veau
Roy estoit sous un Dais, Dom Francisco Ronquillo Corregidor, luy mit en
main le grand Etendard, prenant un Certificat qui marquoit qu’il luy avoit
delivré cet Etendard, & l’Alferez Mayor faisant sa soumission
de le rendre quand sa fonction seroit achevée. Cela estant fait,
on sortit de l’Hostel de Ville en la maniere suivante.
Les Gardes du Roy Allemans & Espagnols, avec leurs Hallebardes, marchoient
les premiers, & ensuite les Timbaliers, les Joüeurs de Hauts[p.250]bois,
& les Trompettes à cheval, ayant des habits de toille d’or galonnez,
& des chevaux caparaçonnez de blanc, qui est leur couleur en
de semblables occasions. Les Ministres de Justice venoient ensuite à
cheval, avec quantité de grands Seigneurs, puis six Massiers habillez
de rouge avec des bonnets rouges, & des Masses d’argent doré,
quatre Herauts d’armes, & ensuite Mrs de Ville, le Corregidor, &
l’Alferez. On arriva de cette sorte à la Place Mayor, & à
mesure que ceux qui compo[p.251]soient
cette marche arrivoient, ils se rangeoient par ordre auprés d’un
Théatre que l’on y avoit dressé, avec le Portrait du nouveau
Roy sous un dais entouré de festons de fleurs. L’Alferez Mayor,
le Corregidor, le plus ancien Regidor ou Echevin, & les quatre Heraults
d’armes, montérent sur ce Theatre, & les six Massiers se mirent
sur les degrez. Alors les quatre Heraults criérent par trois fois
au quatre coins, Silencio, & autant de fois, Oyd, &
ensuite l’Alferez Mayor aprés avoir salué le Por[p.252]trait
de Sa Majesté, cria aussi trois fois en faisant voltiger l’Etendard
Royal, Castilla, por el Rey Catholico Phelipe Quinto, nuestro Señor
que Dios guarde; à quoy un prodigieux concours de monde répondit
avec une joye qui ne se peut exprimer, Viva, viva, viva, ce que
les Secretaires & les Officiers prirent pour foy & hommage en faveur
du Roy. Toute l’Assemblée fit une genuflexion, lors qu’on prononça
le nom de Sa Majesté au temps de la proclamation.
On monta à cheval & on [p.253]
continua la même Ceremonie. On passa par Sainte Croix,
à Saint Philippe & par la Calle Mayor, jusques au Palais. On
y trouva un autre Theatre où l’on repeta ce qui avoit déja
esté fait. On en fit autant à la Place des Carmelites, qu’on
appelle à Madrid las descalças Realez, & encore
autant devant l’Hostel de Ville, où tous les Seigneurs, la Noblesse,
& les Officiers descendirent de cheval.
La Ceremonie estant finie, l’Alferez Mayor rendit l’Etendart Royal au Corregidor,
& [p.254]
demanda un Certificat de l’avoir rendu, & de tout ce
qui venoit de se passer. Le Corregidor alla placer l’Etendart au balcon
de la salle des Assemblées, où il le planta sous un dais
tres-riche qu’on y avoit preparé. Les Seigneurs & les Gentilshommes
revinrent avec Mr le Marquis de Franqueville depuis la Place de l’Hostel
de Ville jusqu’à sa maison. La nuit estoit deja proche. On alluma
un grand nombre de flambeaux pour éclairer le retour de cette marche,
& cette illumination fut suivie de celle [p.255]
qui dura toute la nuit dans toute la Ville de Madrid. Il
y eut une foule incroyable de Peuple dans toutes les ruës où
se fit la marche. Les Balcons estoient magnifiquement ornez de Tapisserie
et de riches étofes à fond d’or, & la Ville fit allumer
devant l’Hostel de Me de Blecourt, Envoyé Extraordinaire de France,
des pots à feu, qui éclairérent toute la ruë
bien avant dans la nuit au bruit des Tambours & des Trompettes.
Sa Majesté partit sur les dix heures du matin, & arriva à
[p.256] trois
& demie à Orleans. Mr de Senneville, Grand-Prevost d’Orleans,
& Mr Gamereau, Prevost Particulier, vinrent chacun avec leur Compagnie
jusqu’à Cercotte, à trois lieuës de la Ville au devant
de Sa Majesté. M. de Bouville, Intendant d’Orleans, estoit venu
la veille à Toury saluer S.M.C. Depuis l’entrée du Fauxbourg,
qui a prés de demi lieuë jusqu’à l’Evêché,
où Sa Maiesté & les Princes logerent, il y avoit une
double haye de Bourgeois sous les armes. Les ruës se trouverent sablées
& tapissées, [p.257]
avec des échassaux remplis de Dames. Les Armes du
Roy, celles du Roy d’Espagne, de Monseigneur le Dauphin, de Messeigneurs
les Princes, & de la Ville, entourées de festons sur des tapisseries
de haute lisse, estoient sur la porte Banieres, par où l’on entra.
Le maire & les Echevins reçurent Sa Maiesté à
cette porte, accompagnez de leurs Officiers & de leurs Archers. Ils
la haranguerent, & luy presenterent le Dais, qu’elle refusa. Ces Magistrats
le porterent à la teste des Corps, qui marche[p.258]rent
devant le Carosse du Roy jusqu’à l’Evêché. On vit paroistre
à la teste de tout quatre Carosses de la livrée de Noailles,
avec environ soixante hommes à cheval de cette Maison. Les Gardes
du Corps avoient tous l’épée haute. Les acclamations publiques
& les cris de joye étouffoient le bruit des Timbales & des
Trompettes. Lors que le Roy fut arrivé à l’Evêché,
le Chapitre de Sainte Croix & celuy de Saint Aignan, le Presidial,
l’Université, l’Election, la Faculté de Droit, & les
Treso[p.259]riers
de France, firent leurs complimens au Roy, qui reçut aussi les Presens
de la Ville. Toutes les Compagnies complimenterent aussi Monseigneur le
Duc de Bourgogne & Monseigneur le Duc de Berry, ayant été
presentez par Mr Desgranges, Maistre des Ceremonies. Le Roy resta dans
son Cabinet avec Messeigneurs les Princes jusqu’à l’heure du souper.
Monseigneur le Duc de Bourgogne tint une table, & Monseigneur le Duc
de Berry une autre. Mr le Duc de Beauvilliers, qui [p.260]
n’avoit pû partir que
le 4 à cause d’une indisposition, arriva sur les six heures du soir.
Toutes les maisons furent illuminées par des Lanternes qui remplissoient
les fenestres. Ces illuminations ont continué pendant tout le séjour
qu’on a fait à Orleans. Le soir, Mr de Bouville donna à souper
à tous les Seigneurs qui accompagnent le Roy d’Espagne & Messeigneurs
les Princes.
Le 8 qui estoit le jour de la Conception de la Vierge, Messeigneurs les
Princes allérent à [p.261]
la Messe à la grande Eglise à huit heures &
demie du matin, & le Roy d’Espagne à neuf. Il y eut grande Musique
à leur Messe par les soins de Mr le Comte d’Ayen. La foule se trouva
si grande au dîner de Sa Majesté Catholique, que sitost qu’elle
fut sortie, tout ce qui estoit dessus la table fut renversé, &
pillé.
Mr de Bouville donna à dîner à Messieurs les Ducs qui
sont du voyage. Il y avoit deux tables de vingt-cinq couverts chacune.
Le dîné fut tres magnifique. Outre les Faisans &
[p. 262] les
autres pieces de rosty, on y compta jusqu’à cent-dix Perdrix rouges.
L’apresdinée le Roy d’Espagne, & Messeigneurs les Princes allérent
à Vespres à Sainte-Croix, qui furent chantées en Musique.
Ils se placérent dans les Chaises du Chœur de costé, comme
le Roy fait à la Paroisse de Versailles. Ils allérent ensuite
voir le Pont, au milieu duquel ils s’arresterent assez long-temps
voir couler la Loire. Ils virent aussi la Promenade appellée
la Motte, dont la vuë est la plus belle [p.263]
chose du monde, ayant la riviere pour aspect à droite
& à gauche. Ils revinrent à l’Evèché où
ils passerent la soirée ainsi que les precedentes.
Le Jeudy 9. le Roy d’Espagne, & Messeigneurs les Princes partirent
d’Orleans à l’heure ordinaire, après avoir entendu la Messe,
pour aller coucher à Saint Laurent des Eaux. A leur sortie, les
ruës se trouverent tapissées comme elles l’avoient esté
à leur entrée, & les Bourgeois sous les armes. En passant
à Nostre-Dame de Clery ils descendirent à l’Egli[p.264]se,
& y firent leurs prieres, aprés quoy ils visiterent le tombeau
de Louis XI. Ils arriverent à Saint Laurent des Eaux entre trois
& quatre. Il vint la nuit trois Couriers, deux d’Espagne & un de
Naples. Ce dernier apportoit à Sa Majesté une Lettre du Duc
de Medina-Celi, Viceroy de Naples, par laquelle il l’assuroit de son obéïssance
& de ses respects, & la supplioit de luy faire sçavoir ses
volontez, & de l’honorer de ses ordres. L’un des Couriers d’Espagne
étoit chargé d’une Lettre de la Reine, [p.265]
qui demandoit au Roy son amitié, & l’assuroit
de la joye qu’elle ressentoit de le voir elevé sur le Trône
d’Espagne. Le second Courier avoit une Lettre pour Mr le Marquis dos Rios
Ambassadeur d’Espagne, une pour Mr l’Electeur de Baviere, & une autre
pour l’Empereur.
Le Vendredy 10. on partit de Saint-Laurent des Eaux pour aller coucher
à Blois. Sa Majesté Catholique, & Messeigneurs les Princes
passérent à Chambort. En y arrivant ils firent arrester leur
[p.266] carosse
pour en lever le plan. Ils visitérent ensuite tous les Appartemens,
& en partirent sans toucher à la collation que Me le Marquis
de Sommery, qui en est Gouverneur, leur avoit fait preparer. Ils arrivérent
à Blois un peu tard, & par un temps de pluye; Toute la Bourgeoisie
estoit sous les armes, les ruës estoient tenduës de Tapisseries
et sablées, afin de rendre le pavé plus aisé. Le Corps
de Ville se rendit sur le milieu du Pont avec le Dais, & Mr Drouillon,
Maire perpetuel de la Ville, qui estoit à la teste, presenta les
clefs à sa Majesté Catholique, & dit que les grandes
qualitez qu’il possedoit, & qui soutenoient si bien [p.267]
la grandeur de sa naissance, l’ayant fait choisir pour Roy
d’Espagne, de l’agrément des Grands, & avec l’applaudissement
de tous les Peuples de cette vaste Monarchie, on ne pouvoit douter qu’il
ne devinst à la vûë de l’Univers le modéle de
toutes les Testes couronnées, à l’exemple de Louïs le
Grand, son auguste Ayeul, le miracle de nos jours.
Aprés ce compliment, les Echevins luy presentérent le Dais,
qui fut porté devant son carosse jusqu’au lieu où Sa Majesté
Catholique descendit; la Ville luy fit des presens, de ce que le païs
Blesois produit de meilleur, & de plus rare, le soir, il y eut des
illuminations [p.268]
devant toutes les maisons, & l’artillerie fit trois décharges.
Messeigneurs les Princes allérent loger à l’Abbaye de Saint
Laumer, où tandis qu’ils entendoient la Messe, le Samedy 11. sur
les huit heures, le Roy d’Espagne vint se promener dans les Jardins, aprés
quoy il alla entendre aussi la Messe dans l’Eglise de cette Abbaye. Les
Religieux le receurent, ayant à leur teste le Prieur, qui luy presenta
l’eau benite, & luy fit baiser la vraye Croix qu’il portoit enchassée
fort richement. Il harangua Sa Majesté Catholique, & dit que
jamais les Prophetes ne nous avoient donné une plus noble idée
de la grandeur de Dieu, que lors qu’ils l’avoient re[p.269]presenté
comme le souverain moderateur de l’Univers, comme le Maître absolu
des Rois & des Princes, qui change les temps & les âges,
qui détruit les Monarchies les plus florissantes, qui transfére
les Royaumes, en establit de nouveaux, & distribuë à qui
il luy plaist les Sceptres & les Couronnes. L’application qu’il
fit de ces paroles convenoit parfaitement à tout ce qui est arrivé
sur la fin de ce Siécle, & fust [sic]
extrêmement applaudi. Il y eut une excellente Musique pendant la
Messe du Roy, qui fut remené jusqu’à son carrosse.
Ce même jour 11. il arriva un autre Courier de la Reine d’Espagne,
qui écrivoit au Roy en François, pour le prier de luy
[p.270] mander
combien il faisoit de lieuës par jour, & dans quel temps il pourroit
arriver sur la Frontiere, afin qu’elle donnât les ordres necessaires
pour le recevoir. Ce Courier rapporta qu’il avoit laissé le Duc
d’Ossune à Bordeaux, & qu’il arriveroit peu de jours aprés.
On partit de Blois à dix heures du matin pour aller à Amboise.
Mr de Miromesnil, Intendant, alla au devant de la Cour, & Sa Majesté
Catholique luy fit l’honneur de faire arrester son Carosse, & luy dit
quelques paroles obligeantes. Cet Intendant se rendit ensuite par un petit
chemin plus court, & détourné, à la descente du
Carosse de ce Prince. Il luy rendit compte de [p.271]
l’estat où il avoit fait mettre les chemins, &
des ordres qui avoient esté donnez, afin que toute la Cour ne manquast
de rien. On arriva d’assez bonne heure à Amboise. Le Roy d’Espagne
logea au Chasteau qui est fort escarpé. Il fut reçu à
la Porte de la Ville par les Magistrats qui le complimenterent. La Bourgeoisie
estoit sous les armes, & formoit deux hayes jusques au Chasteau. Le
Presidial vint haranguer Sa Majesté, qui avoit esté saluée
à la descente de son Carosse par Me le Cardinal de Furstemberg.
Ce Cardinal occupe la maison de la Bourdaisiere, qui est proche de Tours,
& qui appartient à Mr le Marquis de Dangeau. Le Roy d’Espagne
avoit fait esperer à cette [p.272]
Eminence qu’il iroit jusqu’à ce lieu-là pour
y prendre le plaisir de la chasse; mais ayant sçu que cette maison
est éloignée de six lieuës d’Amboise, il changea de
dessein. Mr le Cardinal de Furstemberg l’ayant appris, ordonna qu’on tuast
le plus de gibier qu’il seroit possible, & en presenta trois grands
bassins à S.M. Catholique. Il y en avoit deux de Faisans et de Perdrix
rouges. La foule se trouva prodigieuse au soupé, la plus grande
partie des Dames de Tours s’estant renduës à Amboise.
La nuit du 11. au 12. Mr le Duc d’Ossune, Grand de la premiere Classe,
& premier Gentilhomme de la Chambre du Roy d’Espagne, Mr le Comte d’Ur[p.273]sel,
Mestre de Camp general, Mr le Marquis de Tenebron, Mr le Marquis de Robledo,
& Dom Antonio de Mantanara, Député de Naples, arriverent
en poste. Mr le Duc de Beauvilliers ayant appris l’arrivée de Mr
le Duc d’Ossune, envoya le 12. au matin à la Poste, où il
estoit logé, pour sçavoir des nouvelles de sa santé.
On convint qu’il auroit audience du Roy d’Espagne à l’issuë
de la Messe de Sa Majesté. Mr le Marechal Duc de Noailles envoya
un Gentilhomme nommé Mr de Hauterive, pour sçavoir comment
il se portoit, & pour luy offrir tous les services qui dépendroient
de luy. Mr le Duc d’Ossune luy répondit en Espagnol, qu’il estoit
fort obligé [p.274]
à Mr le Duc de Noailles, & qu’il auroit l’honneur
de luy faire ses tres-humbles remerciemens. Ce Duc passa ensuite devant
le Gentilhomme qui estoit venu luy faire compliment, & le reconduisit
jusqu’à la porte de la ruë, qui est la maniere de conduire
en Espagne la plus honneste, parce qu’on pretend qu’on laisse celuy que
l’on reconduit maistre du logis. Le même jour Sa Majesté Catholique
& Messeigneurs les Princes entendirent la Messe dans la Chapelle du
Chasteau, où ils furent complimentez par le Doyen. Au sortir de
la Messe Mr Desgranges, Maistre des Ceremonies, conduisit Mr le Duc d’Ossune
dans la chambre du Roy d’Espagne, qui le reçut [p.275]
debout, & sans chapeau. Il se jetta d’abord à
deux genoux aux pieds du Roy son Maistre, dont il ne se releva point qu’il
ne luy eust donné sa main qu’il baisa. Les autres eurent ensuite
le même honneur, & Mr le Comte d’Urfel qui parle François,
servit d’Interprete. Mr le Duc de Beauvillers luy demanda s’ils avoient
le portrait du Roy. Il répondit qu’ils l’avoient, mais qu’il leur
manquoit de bon Peintres pour en fournir des copies à tous ceux
qui souhaitoient de l’avoir. Cet Espagnol assura que jamais joye n’avoit
esté si grande & universelle en Espagne que lorsque la proclamation
s’estoit faite; & Mr le Duc de Beauvillers luy ayant dit, que la joye
avoit en[p.276]core
augmenté lorsqu’on avoit vû par ce Portrait que Sa Majesté
portoit ses propres cheveux, l’Espagnol repliqua aussitost qu’ils n’avoient
égard qu’à l’auguste Sang dont il sortoit, & que cela
seul faisoit leur joye. Il ajouta qu’il falloit que le Ciel se fust ouvert
pour faire une union si heureuse & si souhaitable. Mr le Duc de Beauvillers
ayant ordonné que Me le Duc d’Ossune & les autres qui l’accompagnoient
fussent logez, les reconduisit jusqu’à la derniere porte de l’Antichambre
de S.M.Catholique, leur donnant la main, & Mr Desgranges jusqu’au bas
du Chasteau, Mr de Beauvilliers leur donna à dîner, &
Mr le Marêchal de Noailles à [p.277]
souper, l’un & l’autre avec beaucoup de magnificence.
Mr le Duc d’Ossune avoit demandé l’honneur de servir le Roy son
Maistre, puisqu’il avoit eu le bonheur de parvenir jusqu’à ses pieds,
mais on luy fit entendre que pendant que Sa Majesté seroit sur les
terres de France, les Officiers François la serviroient. Ainsi Sa
Majesté Catholique permit à ce Duc d’aller à Versailles
saluer le Roy & Monseigneur le Dauphin, pour la revenir joindre dans
sa route, afin de passer avec elle en Espagne. Ce Duc partit le lendemain
avec les autres Seigneurs Espagnols. L’apresdinée du 12. Sa Majesté
Catholique & Messeigneurs les Princes entendirent Vespres en
[p.278] Musique,
Mr le Comte d’Ayen ayant envoyé chercher toute la nuit à
Tours ce qu’on y avoit pû trouver de Musiciens, & de Joüeurs
d’Instrumens. On vit à Amboise le bois de Cerf si renommé,
aussi bien qu’un os du col & des costes de cet animal. Messeigneurs
les Princes le firent descendre, & l’on découvrit qu’ils estoient
faits de main d’homme. Monseigneur le Duc de Berry dit fort agreablement,
que s’il estoit vray qu’il y eust eu un Cerf de cette grandeur, il n’auroit
pu habiter aucune Forest. Mr le Comte de Coigny vint saluer à Amboise
S.M. Catholique & Messeigneurs les Princes. Monseigneur le Duc de Bourgogne
luy demanda si ses Troupes estoient [p.279]
retournées en leur quartier. Il leur répondit
qu’elles seroient fort inutiles ailleurs; que les François estoient
regardez en Espagne avec trop de plaisir & de veneration, qu’il n’y
avoit sorte d’amitié qu’on ne leur fist dés qu’ils paraissoient;
que par toute l’Espagne on se preparoit à de grandes Festes, &
que dés Bayonne même on devoit donner un combat de Taureaux
au Roy d’Espagne. Il ajouta que le Maître de la Poste de cette Ville-là,
ayant fait venir environ quatre-vingt Estampes du Portrait de Sa Majesté
Catholique, pour en faire present à ses Amis, il avoit trouvé
tant de personnes qui luy avoient demandé à les acheter,
qu’il les avoient toutes venduës [p.280]
deux Louis d’or chacune. Tant que le Roy d’Espagne a demeuré
à Amboise, Mr de Miromesnil a toûjours tenu deux fort grosses
tables, & il y a eu des repas où il s’est trouvé vingt-cinq
à trente personnes à chacune.
Le 13. Sa Majesté Catholique donna audience à Me le Prince
Pio, qui eut l’honneur de luy baiser la main. Ensuite Sa Majesté
partit, & alla coucher à Loches, dont Mr le Duc de Beauvilliers
est Gouverneur. Le Chasteau est tres-ancien, situé sur un roc au
plus haut de la Ville. A l’arrivée du Roy, la petite ville de Beaulieu,
qui est separée de Loches par la riviere de l’Indre, & par une
chaussée qui en facilite la communication, & [p.281]
ceux de Loches estoient sous les armes. Les ruës estoient
tapissée et remplies de beaucoup de monde, Les cloches sonnoient
par tout, & le canon du Chasteau & du Donjon salua le Roy et Messeigneurs
les Princes. La Ville fit les presens ordinaires, & le Chapitre harangua,
& voulut presenter l’Aumusse au Roy comme Duc d’Anjou, parce que ce
Chapitre est fondé par un Duc de ce nom, dont plusieurs corps reposent
dans cette Eglise aussi-bien que celuy d’Agnés Sorel, dame d’une
grande beauté, qui fut tres-considerée du Roy Charles VII.
Son tombeau est au milieu du Chœur. Il est de marbre noir, & la Figure
d’une pierre tres-blanche. Le [p.282]
Roy & Messeigneurs les Princes baiserent aprés
la Messe la ceinture de la Vierge, que l’on y garde tres-précieusement.
On voit dans le Donjon deux cages de bois, garnies de fer, dont la premiere
fut faite pour mettre Ludovic Sforce, qui y mourut.
Le 14. le canon tira encore pour le départ du Roy d’Espagne, qui
alla coucher à la Haye en Touraine, Bourg situé sur la Creuse,
où finit l’Intendance de Mr de Miromesnil. On avoit apprehendé
beaucoup les mauvais chemins depuis Blois jusqu’à la Haye, mais
cet Intendant les avoit si bien fait reparer, qu’on ne s’apperçut
pas qu’ils fussent fâcheux. Aussi avoit-il fait assurer Mrs les Ducs
[p.283] de
Beauvilliers & de Noailles, que pendant prés de trois semaines
il y avoit eu cinq mille Pionniers & Travailleurs de commandez chaque
jour pour la reparation de ces chemins. Mrs Robert & ..... Intendans
des Turcies & levées, aussi bien que Mr Poitevin qui en est
Inspecteur, suivirent la Cour jusqu’à la Haye. Messeigneurs les
Princes passerent la soirée à la Haye comme ils avoient fait
toutes les autres, c’est à dire en dessinant les vûës
& les Chasteaux qu’ils avoient trouvez dans le chemin.
Je suis obligé de finir ici ce Journal, quoy qu’il me reste une
infinité de choses curieuses à vous dire, mais je le reprendray
le mois prochain à l’endroit où [p.284]
je le quitte, & le commenceray plutost afin de vous le
donner entier. Je ne croïois pas lorsque je l’ai commencé,
qu’il seroit rempli de tant de particularitez historiques, & curieuses,
que vous n’avez pû trouver ensemble dans aucune Relation, le Journal
que je vous envoye estant tiré de huit ou dix Relations.
Je ne vous envoye point le Testament du feu Roy d’Espagne. Il se vend chez
le sieur Leonard Imprimeur du Roy, ruë Saint Jacques, avec la Lettre
de la Junte ou Regence d’Espagne, au Roy, la Lettre du Secretaire d’Etat,
la seconde & troisiéme Lettre des Regens, la Reponse du Roy
à la Junte, & la quatriéme Lettre des Regens. Le sieur
Leonard y a joint le Portrait du [p.285]
Roy d’Espagne à present regnant.
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