| Journal des Demoiselles 2/2
(1836), pp. 47-55
|
Comme quoi un pauvre sire dota richement sa lignée
|
Dans une tour isolée au milieu des bois qui avoisinaient jadis
la ville de Paris, vivait un certain gentilhomme. Il se nommait Hugues Lemaire.
Jeune, beau chevalier et noble s’il en fut, mais ruiné de fortune
par les voyages de ses pères en Palestine, il ne lui restait que
cette tour pour tout héritage. Elle était haute, forte, et
décorée de son blason, mais obscure et si étroite,
qu’à grand’peine y trouvait-il un gîte. Un champ l’environnait,
petit, inculte, tout couvert de chardons, de ronces, [p.47a] de bruyères; cette tour et ce champ,
il les nommait son castel et son fief.
Or, il advint qu’un jour ce beau, noble et pauvre
gentilhomme vit une demoiselle nommée Arlette, encore plus belle,
encore plus noble, encore plus pauvre que lui, et, la trouvant digne de tous
biens, il lui fit offre de ceux qui lui étaient départis, savoir:
son cœur, sa foi, son champ et sa tour. Elle ne trouva pas l’offre indigne
d’être acceptée, lui rendit amour pour amour, lui accorda sa
main, et après qu’ils eurent reçu la nuptiale bénédiction,
ils s’en vinrent ensemble partager le petit castel et disaient en y entrant:
Dieu nous bénira.
Dieu bénit en effet leur union; trop peut-être!
car à la fin de la quatrième année ils avaient déjà
six enfans, la brave gentilfemme n’en ayant jamais pour un seul à
la fois. Mais à mesure que cette famille s’accroissait, leur réduit
étroit semblait se rétrécir encore, car on ne pouvait
en ouvrir la porte qu’il n’en débordât soudain un pied, une
épaule ou un bras, tant ils y étaient entassés.
Or, dans ce logis si petit, la misère
devint si grande que souvent les enfans allaient se coucher sans souper,
et si pour eux une fois, quatre pour le père et la mère, qui
leur partageaient toujours le dernier morceau de pain sans en rien réserver.
Un soir que notre gentilhomme et sa femme étaient
tristement assis au milieu de leurs enfans endormis, Hugues Lemaire dit
à Arlette: «Cela ne peut durer ainsi; ayez-moi quelque vieil
habit de vilain afin que je me déguise et que j’aille louer mes bras
pour labourer le champ des moines, ou pour aider dans ses travaux quelque
artisan de la ville.
— N’ayez garde! dit la prud’femme, mieux vaut
un trou à votre peau qu’une tâche à votre noblesse. Revêtez
plutôt votre armure, et vous en allez à Paris devers l’abbaye
de Saint-Germain-d’Auxerre; vous vous offrirez aux moines pour être
[p.47b] leur champion ès-jugemens
de Dieu. S’ils vous agréent, en soutenant leurs droits envers et contre
tous, vous aurez à la fois honneur et profit.»
Le chevalier s’en fut doue trouver les moines.
Tout était bien changé! Le clergé, de concert avec
les nobles, était en grand discord contre le roi, qui voulait abolir
entièrement les combats singuliers. On tramait une révolte;
mais en attendant qu’elle fut mûre, on s’abstenait de soumettre les
causes et délits au jugement de Dieu.
Cependant un petit noble à deux quartiers
s’obstinait à disputer aux moines de Saint-Germain je ne sais quel
droit de peu d’importance à la pointe de l’épée; on
le fit battre contre Hugues, mais à huis-clos, dans les cours de l’Abbaye,
tandis que les religieux, peu soucieux d’une cause aussi mesquine, vaquaient
à leurs offices et ne s’occupaient nullement de ce combat.
Champion d’une cause étrangère,
contre un adversaire inconnu, s’escrimant à l’écart, sans autres
spectateurs de ses prouesses que deux juges indifférens, témoins
obligés, notre homme avait peu de cœur à se battre. Hugues ne
vainquit son adversaire qu’à grand’peine, si cela toutefois s’appelle
vaincre: car les juges voyant les deux athlètes également meurtris,
harassés, hors d’haleine, parce que l’abbaye était plus riche
et plus puissante, donnèrent la victoire à son champion. |
|
Hugues ne fut donc ni prisé, ni applaudi; et de cette cause chétive
ne retira pour tout salaire que trois sous (1) et force horions qu’il rapporta
au logis.
|
(1) Le sou d’or
valait 12 fr. 60 cent.
|
«Ne m’y renvoyez plus, dit-il à sa femme en rentrant, le bon
tems des duels est passé; ils ont trouvé là-bas un
vieux parchemin où le diable a écrit son grimoire et qu’ils
appellent les Pandectes. Le roi veut qu’on y trouve réponse à
tout grief et qu’on ne se batte plus autrement que de [p.48a] ]a langue et de la plume; la gloire de Dieu
et de l’épée ne le touchent plus.
— Venez ça, dit la femme, que je panse
vos blessures avec de l’huile et du vin que j’ai préparés; et
puisque vous avez rapporté quelques tournois, nous les mangerons tout
en cherchant un autre expédient.»
|
|
Tant que dura l’argent, ils se creusèrent en vain la cervelle; mais
quand ce vint à leurs derniers blancs (1), le gentilhomme commença
derechef a se plaindre de sa noblesse, qui l’empêchait de gagner son
pain et de dire à sa femme: «Que ferai-je?
— Le haut baron de Montmorency marie son fils,
et pour ce donne des fêtes en son châtel. II y aura toutes sortes
d’amusemens de batterie: tournois, pas d’armes, combats à fer émoulu,
notamment un combat à la foule. Allez-y, mon doux seigneur, vous
y ferez quelque riche prisonnier qui se rachètera d’une année
de son revenu selon l’usage, ou au moins vous y conquerrez quelque beau
coursier ou de belles armes que vous vendrez pour nous nourrir.»
|
(1) Le blanc, petite monnaie de cuivre de la valeur
de deux centimes.
|
Le
mari fit selon qu’il était conseillé. Il s’en alla aux fêtes;
mais hélas! il n’en ramena qu’un mauvais roussin éborgné,
tout meurtri, qu’il saisit dans la mêlée et qu’il ne put vendre
que quatre deniers (2). Cette ressource ne dura pas long-tems, et ils recommencèrent
à se douloir, leur pauvreté devenant de plus en plus âpre.
Le lendemain d’un jour où il ne leur était
resté que trois oboles (3), Arlette se leva dès l’aube, monta
dans le donjon d« la tour, ouvrit un grand coffre, et en tira quelques
restes d’oripeaux et d’anciennes parures qu’elle avait apportés dans
le tems de son mariage, et serrés dans cet endroit; depuis, les soucis
d’un tel ménage lui en avaient ôté même le souvenir.
[p.48b]
Elle s’occupa avec diligence à les rajuster
pour s’en vêtir; elle prit autant et plus de soin que jamais pour se
parer; elle employa beaucoup d’adresse et d’art afin de cacher l’usure et
le fané de ses atours, retourna ses vieilles étoffes, les plissa,
les drapa, ne laissa paraître aux yeux que les pièces fraîches
et chatoyantes; elle arrangea ses longs cheveux, ajusta tout & l’air
de son visage et à la grâce de sa taille. Bref, elle réussit
de telle sorte, que sou mari crut la revoir aux premiers tems de sa beauté
et de leurs amours. Ajoutez qu’elle avait repris comme à souhait son
air de gentilfemme, tant il est vrai que noblesse ne peut faillir.
«Je m’en vais, dit-elle à son mari,
vers une mienne cousine qui demeure à la cour du roi. Cependant,
restez auprès de nos enfans et prenez-en soin.
— Allez, ma mie; que Dieu vous soit en aide:
faites selon votre prudence et votre sagesse.»
D’aussi loin que sa cousine la vit venir, remplie
d’aise, elle courut au-devant d’elle en lui disant: «Voici donc enfin
que vous vous souvenez de moi, qu’il y a si longtems que vous n’avez vue!
encore dois-je vous remercier de votre visite, car votre fraîcheur
et votre parure m’annoncent que vous êtes heureuse et richement mariée.
— Dieu soit loué! répondit la femme
de Hugues; un beau gentilhomme est mon époux, je suis mère
d’une belle lignée, et noire château, tout blasonné de
nos armes, est entouré de nos terres de tous côtés.
— Venez donc, dit encore sa parente, je ferai
de mon mieux pour vous bien recevoir.»
Elles entrèrent;
et la dame du lieu ayant fait asseoir l’arrivante auprès d’une table,
servit devant elle une boule (1) de beau pain blanc, quelques reliefs de
viandes froides, du vin et des épices à foison, qu’elle disait
avoir été faites pour remplir le drageoir [p.49a] du roi; puis, comme elle aimait fort à
parler, elle se mit à caqueter pendant qu’Arlette occupait le tems
à se repaître, ce dont elle avait grand besoin.
|
(2) Le denier valait 50 centimes.
(3) L’obole valait a peu près 8 centimes.
(1) Les
pains avaient la forme d’une boule, d’où vient le nom de boulangers.
|
Dès
qu’elle eut l’estomac bien garni et réchauffé de quelques verres
de bon vin, la gentilfemme, pour laquelle c’était jour de grand’fête,
se prit à entrer en gaité, à tenir propos joyeux, voire
à se rappeler les tensons et le bon rire du jeune tems. Mais son hôtesse
l’arrêtant aussitôt: «Gardons-nous, cousine, d’être
entendues, nous esbattant joyeusement, causer, chanter et rire; car le roi,
depuis quelque tems attaqué de maladie noire, se montre partout et
toujours triste; partant la reine est triste, adonques la noblesse qui les
entoure et les visite est triste; de là vient que leurs dames, leurs
varlets, leurs serviteurs le sont aussi; bref, à la cour nous le sommes
tous. C’est spectacle à fendre le cœur.
— Au fait, demanda la gentilfemme, quel événement
est donc arrivé si fâcheux pour tous, que chacun en prenne
sa part et se tienne en telle morosité?
— Peu le savent, lui répondit la cousine
d’un air mystérieux, mais de tout ce qui se passe, moi je n’ignore
rien. C’est une étrange histoire!... Sachant combien je suis discrète,
on est venu me la conter, à condition, toutefois, que je n’en parlerais
pas; aussi je me tais. Révéler un secret! fi donc!.. Celui
qu’on me confie est enfoui comme dans un antre, mort comme dans un tombeau;
la tête sur le billot je n’en voudrais parler!... A toute autre qu’à
vous s’entend, cousine, vous femme prudente et sage, dont je n’ai pas l’injustice
de me défier. Approchez-vous donc tout près de moi et ne pensez
à rien qu’à me prêter l’oreille.»
|
|
La dame du petit castel, curieuse, intriguée, ne se le fit pas répéter;
et sa compagne, voyant avec quelle attention elle était écoutée,
commença ainsi:
«Pour racheter un gros péché
qu’il a commis et qu’il tient secret, attendu qu’il [p.49b] n’en doit compte qu’en confession, notre
roi Philippe-le-Bel a fait le vœu d’aller en Terre-Sainte, à pied,
tout armé et tenant un cierge allumé dans sa main.
»Mais quand ledit péché n’a
plus été si récent, que la peur du feu éternel
s’est amoindrie, le bon roi a commencé de réfléchir
que la route était bien longue, ses armes bien lourdes, et qu’il
lui serait bien difficile de tenir en main son luminaire depuis Paris jusqu’à
Jérusalem sans qu’il s’éteignît. Il commença
aussi à regretter à l’avance ses aises de roi qui ne devaient
pas le suivre, à comparer ses habits moelleux à la dure et
lourde armure qu’il ne devrait plus quitter; il trouva l’allure de son cheval
plus douce, l’abri de son palais plus commode; bref, il eut regret à
son vœu, sans pourtant oser le rompre.
»Ce fut alors qu’il devint sombre et silencieux;
chacun espéra que ce ne serait qu’un nuage; mais au contraire, son
chagrin se rengrégea de jour en jour et sa santé en fut altérée.
»La reine s’en alarma, chercha, mais inutilement,
à en connaître la cause. Elle employa tous les moyens de persuasion
auprès du roi, soins inutiles! elle eut recours aux saints, aux reliques,
aux offrandes, peines superflues! que vous dirai-je: après s’être
adressée aux plus saints hommes, elle consulta les physiciens, les
magiciens, les sorciers; et comme les rois ont toujours à leur dévotion
les plus habiles, tant firent ceux-ci, qu’un jour le roi vaincu par ce fardeau,
qu’il ne pouvait plus porter, s’en vint comme de lui-même s’en débarrasser
dans le sein de la reine, et lui découvrit à la fois son vœu
et le regret de l’avoir fait.
»La reine dit au roi: — Vous voilà
bien empêché; que n’envoyez-vous quelqu’un à votre place?
Ignorez-vous que, moyennant des aumônes à l’église,
cela se pratique souvent ainsi.
»— Votre conseil serait bon, dit le roi,
si je n’avais à cœur que la chose restât secrète. —
Bon, fit-elle, elle le [p.50a] sera, puisque
nous n’en ferons part qu’à nos plus privés confidens. Dans
cette occasion il ne s’agit que d’ouvrir largement la bourse; envoyons chez
les moines, afin que l’un d’eux se charge de pérégriner pour
vous.
»Ou y alla du même tems, et le roi
se sentit tout regaillardi, ne doutant, sur l’assurance de sa femme, qu’il
ne s’offrit, non pas un moine, mais dix pour aller à Jérusalem
à sa place, attendu qu’il était résolu de ne pas chicaner
sur le prix.
»Les moines répondirent: qu’il ne
leur convenait d’endosser l’armure que pour la défense des biens
de l’église... que d’abandonner leur sainte robe pour le tems si
long d’un tel voyage, ce serait enfreindre leur règle et courroucer
leur patron.... que d’ailleurs et de mémoire de moine, on n’avait
mis un clerc en voie pour courir aussi loin à pied et sous le harnois.
»A cette réponse la reine se prit
à dire: — Au vrai, nous n’avions pas réfléchi que cette
condition de porter l’armure ne peut convenir à des clercs. Envoyons
proposer sous main à des nobles et à des chevaliers de partir
à votre place. Séduits d’abord par la magnificence de vos
offres, ils n’hésiteront pas; et celui dont vous aurez fait choix
et auquel vous vous découvrirez, tiendra à honneur de vous
remplacer.
»Les nobles s’excusèrent: — l’un
était nouveau marié et craignait d’exposer sa jeune femme aux
ennuis d’une si longue absence; un autre bâtissait; un troisième
guerroyait contre son voisin; cet autre craignait que l’abbaye voisine n’envahît
son héritage. Bref, tous alléguaient raisons diverses, mais
n’avaient qu’un même refrain: c’était gausserie que de proposer
à gens de leur sorte d’aller à pied ainsi que des manans.
Pour en finir, on voulut composer avec de simples écuyers, des varlets
et même des vavasseurs; tous ont refusé.
»Depuis lors au regret, au dépit,
à la honte, au remords peut-être, notre bon [p.50b] roi, joignant l’humiliation d’être
condamné à faire ce que dédaignent les moindres de ses
sujets, est devenu morose, hargneux, colère. Il maltraite la reine
et les grands qui n’en peuvent mais; ceux-ci le rendent à leurs officiers,
à leurs femmes, à leurs servans, qui se rejettent sur les gens
de peine et de service, lesquels se ruent à leur tour sur nos oiseaux,
nos chevaux et nos chiens; tant et si bien qu’il n’est ici ni bêtes
ni gens qui l’échappent et ne fassent piteuse contenance.
»Au reste cela ne remédie à
rien: chaque jour la raison d’un si grand discord s’ébruite davantage;
chaque jour de plus grandes récompenses sont offertes et de nouveaux
refus essuyés. S’il en va longtems ainsi, nous y mourrons tous à
la peine.»
|
|
A mesure que la conteuse avançait dans son histoire, la femme de Hugues
redoublait d’attention, et elle réfléchissait profondément
encore, long-tems après que l’autre eut terminé. Puis tout-à-coup
se levant: «Ne pensez-vous pas, cousine, que quiconque saurait un remède
à tous ces maux devrait se hâter de l’aller quérir? —
Voire certes, dit la cousine. — Adieu donc, reprit la gentilfemme, je vous
enverrai mon époux, faites que de suite il parle au roi; il apportera
le remède.» Là-dessus elle laissa sa cousine interdite
et toute ébaubie.
»Ne voudriez-vous point à votre
tour aller pérégriner en Palestine? demanda Arlette, en rentrant,
à son mari: — Non, non, dit-il, mon père et mon aïeul
n’y ont été que trop! par trop grande piété ils
ont engagé tous leurs biens aux moines, qui par trop grande avarice
ont tout gardé. Non, non, je n’irai point; par ce chemin de Judée
est venue ma ruine et ma misère! — Et par ce chemin vous reviendront
les richesses et les honneurs, si vous le voulez!» Alors elle lui
raconta ce qui se passait à la cour du roi, et l’engagea à
se présenter pour faire le voyage en Terre-Sainte». [p.61a]
Hugues l’ayant écoutée, commença
de se gratter l’oreille, de retourner sa pochette qui était vide
et de dire: «Que pourrais-je demander au roi? croyez-vous qu’il me
voulut emplir de royaux mon escarcelle? — Ne craignez pas de lui demander
force joyaux, terres, honneurs et priviléges; ajoutez à vos
demandes aussi long-tems que vous le verrez en humeur de donner: avec les
rois c’est ainsi qu’on en use. Surtout, vantez votre richesse et les biens
que vous quittez; car à un riche homme, on ne peut offrir petite récompense.»
Les parens de Hugues Lemaire s’étaient
trouvés ruinés tandis qu’il était encore en bas âge.
Il connaissait et regrettait les biens qu’il aurait dû posséder,
mais il n’avait jamais vu que bien rarement plusieurs pièces d’or en
sa puissance. Chemin faisant donc, pour aller trouver le roi, il enfonçait
sa main jusqu’au fond de sa pochette vide, se disant à part soi: —
Si le roi me l’emplissait, je serais bien riche; mais à grand’peine
le fera-t-il au quart ou à la moitié!
Tout caleulant et ruminant, il arriva près
du palais et trouva sur la porte la cousine de sa femme qui l’attendait.
Dès qu’il se fut nommé, «Soyez le bienvenu, dit-elle,
venez-vous nous remettre en joie? — J’y tâcherai, dit-il,» et
elle le mena devers le roi.
«Voici un mien parent, sire, noble et riche
homme qui se vante de vous rendre la santé, dit-elle au roi.»
Philippe sourit amèrement; puis, quand elle se fut éloignée,
se tournant vers Hugues: «Crois-tu donc pouvoir me guérir?
que feras-tu pour cela? — Je mettrai ma cotte et mes brassards, mes cuissards
et mes grèves, et m’en irai à pied porter au saint tombeau
un cierge à cette fin. — Feras-tu cela! s’écria le roi; s’il
est ainsi, parle, car je ferai pour toi bien autre chose! — D’abord, dit
le chevalier, emplissez de royaux ma pochette. — Oui! oui! dit le roi, puisant
dans un grand coffre et versant sans [p.51b]
compter, voici les arrhes du marché. A présent, que demandes-tu?
|
|
Le pauvre homme, ébloui à la vue de tant d’or, fut interdit
de cette question imprévue. Il sentait qu’il fallait parler, mais
ne savait quoi répondre. — J’aurai beaucoup de droits et de péages
à payer jusqu’à vos marches (1), balbutia-t-il. — Est-ce de
priviléges qu’il s’agit, dit Philippe, il te sera délivré
une charte en bon parchemin qui t’exemptera de péages, acquits, barrages,
travers, pontenages et de tous autres droits et tributs par terre et par
eau, sur mes domaines et ceux de mes vassaux, toi et tes hoirs mâles
et femelles de présent et à toujours.
— Grand merci, dit Hugues, qui, n’ayant jamais
rien eu à charroyer, ne connaissait pas l’importance des franchises
qu’il venait d’obtenir, mais qui, pendant que le roi parlait, avait eu le
tems de se recorder et se trouvait plus hardi. Que fera cependant ma femme,
seule, en son castel hors de la ville, et qui la défendra, si des
brigands viennent l’assaillir pendant mon absence? — Je lui donnerai un hostel
dans la ville de Paris et veillerai moi-même à ce qu’il ne manque
rien à ta famille.
|
(1) Frontières.
|
— J’ai un fils, dit Hugues, qui serait orphelin si je mourais en route.
— Je te fais dès cejourd’hui seigneur de la terre de Châlo-Saint-Mard,
près d’Étampes, qui deviendra son héritage si tu viens
à mourir. — Un fils est plus aisé à pourvoir que des
filles; j’en ai cinq dont leur mère serait fort embarrassée.
— Je les doterai, dit le roi, d’ailleurs ne t’ai-je pas promis qu’elles
porteraient de leur chef franchise dans les familles? j’ajoute qu’elles
y porteront aussi noblesse, afin que même sans dot leurs descendantes
soient recherchées de chacun. — Mais, dit Hugues, si je reviens,
n’aurais-je pas bien gagné d’ajouter à mes armes un quartier
de Jérusalem? — Assurément, dit Philippe, tu les porteras
[p.52a] de Jérusalem d’argent
a la croix potencée, accompagnée de quatre croisettes de même,
à enquerre écartelée de sinople à l’écu
de gueule, chargé d’une feuille de chêne d’argent à
la bordure d’or. — Quant aux frais de mon voyage et de mon équipement,
il serait juste que vous les fissiez, ce me semble, dit Lemaire. — Prends
donc la clef de ce coffre, afin que ce qu’il contient te soit remis à
cet effet.»
Cependant Arlette, impatiente, était montée
à sa tour pour voir de plus loin revenir son mari. Je jugerai bien
s’il a fait de bonnes affaires, se disait-elle; l’homme qui a le cœur content
est allègre, et s’il est soucieux, son pas est lourd et sa marche
traînante. Enfin elle l’aperçut; il revenait lentement. Elle,
ne devinant pas qu’il était appesanti par le poids de l’or, fut toute
courroucée, pensant qu’il n’avait pas réussi.
«Hé quoi! lui cria-t-elle, dès
qu’il entra, les choses étaient en si bon train et vous n’avez pas
su en profiter! innocent que vous êtes!... Notre dame! que n’ai-je
la force pour exécuter, aussi bien que j’ai un chef pour inventer;
il en irait bien autrement!...
Ici, elle fut interrompue par un son métallique
et lourd; c’était son mari qui se débarrassait de son fardeau.
«Qu’est-ce cela! dit-elle, ah! je savais bien que vous étiez
un homme de tête et d’expédition! racontez-moi donc au plus
vite ce qui s’est dit, ce qui s’est fait, n’omettez rien! je veux tout savoir...
que d’or!... mon Dieu que d’or! jamais je n’en vis tant! Ah! désormais
voilà que nous pourrons nourrir nos enfans! que nous ne manquerons
plus de rien!.. . Nous pourrons agrandir notre castel...
— Ne vous en mettez pas en peine, femme! le roi
vous donne un bel hostel en sa ville de Paris. — Que dites-vous! qui, moi,
j’habiterais une belle maison en ville que m’aurait donnée le roi?
avec mes enfans, sans doute, quel bonheur! Alors je pourrai produire notre
fils, il sera facile [p.52b] avec sa figure
et le nom de son père...; — Mon nom est maintenant Hugues Lemaire,
sire de Châlo-Saint-Mard, belle terre auprès d’Étampes
dont le roi m’a fait don. — Est-il possible! que dites-vous! comment! répétez
donc? un hostel en ville! un chastel près d’Étampes! vous
y ferez peindre notre blason? — Avec un quartier aux armes de Jérusalem.
— Oh! pour le coup, nous voici aussi nobles, aussi riches que le roi! nous
pourrons marier au moins deux de nos filles et faire entrer les autres en
religion? — N’ayez cure, ma mie, le roi les dotera toutes les cinq; il leur
donne de tels droits, titres et priviléges, pour elles et pour leurs
hoirs, que vous aurez plus de demandeurs que vous n’avez de filles.
— Oh! dit la pauvre mère suffoquée
par la joie, le bon roi! que Dieu le bénisse! je n’en puis plus!
je suis muette de contentement!.. Il faudra vous mettre en bel équipage
pour faire honneur à ce grand prince. — Voici la clef d’un large
coffre plein d’or, où je puiserai à ma volonté.»
|
|
A ce coup la femme de Hugues resta vraiment muette et ce fut au tour du chevalier
de bâtir des projets.
»Je ferai faire, dit-il, une armure la
plus légère qu’il se pourra et si brillante que le soleil
en aura honte; et comme je ne suis pas trop mal fait de ma personne, on
me donnera en tous lieux le nom du beau pèlerin. J’aurai aussi un
varlet qui me suivra menant un roussin pour porter mes bagages; ledit varlet
ayant charge de dire aux gens en me montrant: C’est un noble et riche seigneur,
qui ne va ainsi à pied que par dévotion et humilité.
— Foin des plaisirs de vanterie! dit Ariette,
songez plutôt à vous entretenir en santé, quand je ne
serai plus là pour y veiller. Je crains bien que souvent vous ne manquiez
de gîte et de repas pendant ce long trajet, dans des contrées
inconnues, et n’ayez guère le loisir de vous pavaner de vos richesses
et de votre bonne [p.53a] mine. — Craintes
frivoles, dit Hugues, qui voyait tout en beau; n’y a-t-il pas des moustiers
et des châteaux par toute la terre? quand j’apporterai l’offrande du
roi aux plus fameuses reliques, croyez qu’il me sera offert gîte et
repas dans les couvons et abbayes, repas de moines! jamais nous n’en fîmes
de pareils! d’autre part, je ne puis manquer d’être bien accueilli
par les châtelains dont les manoirs se trouveront sur ma route; voire,
je serai fêté et choyé par les nobles châtelaines,
qui, au dire de chacun, désarment de leurs mains blanches les chevaliers
pélerins.
— N’allez pas oublier, dit vivement sa femme,
que vous êtes commis pour une oeuvre pie, qui doit se faire en grande
dévotion! — Une chose me point, interrompit Hugues: comment ferai-je
pour tenir mon cierge allumé le long de la route? — Vous le porterez
dans une lanterne, dit Arlette. — Vous êtes de bon conseil et vous avez
réponse à tout. J’userai de l’expédient, mais seulement
par les voies désertes et détournées; car il me fera
plus d’honneur, je pense, d’entrer ès villes et châteaux tenant
au poing une torche bien flamboyante.»
Ainsi s’entretinrent-ils, puis en hâte
ils s’occupèrent de leurs préparatifs. Hugues, faisant ses
acquits d’armes, vêtemens, roussin, équipages; sa femme cousant
robes et surcots pour elle et ses enfans, ne voyant arriver assez vite le
glorieux moment où son mari devait les présenter au roi.
Tout alla bien jusqu’aux approches du départ,
qu’ils commencèrent à se rappeler qu’ils s’aimaient et qu’ils
allaient se quitter pour long-tems. Quelquefois alors la femme eût
voulu tout rendre et garder son mari. J’étais accoutumée à
la mauvaise fortune, lui disait-elle, et je crains de ne pouvoir m’habituer
à votre absence. Mais lui, moins soucieux, la réconfortait:
— Il faut savoir acheter tant de biens de quelques peines. Songez à
vos enfans, [p.53b] prenez courage, je reviendrai
bientôt quel plaisir vous aurez au retour, quand, heureuse et tranquille,
vous m’entendrez vous raconter tant de belles choses que j’aurai vues dans
mes voyages. Il promit tant, et d’un autre côté la raison et
la nécessité parlaient si haut, qu’il fallut se résoudre.
Vint enfin le moment de quitter la tour: peut-être
ils sentirent quelque regret! il n’est point de lieu ou l’habitude ne nous
attache!
|
|
Les voici donc beaux et braves s’acheminant vers Paris. Les voilà
devant le roi, ainsi que vous le voyez dans l’image que nous vous donnons.
Elle est copiée sur la copie d’un tableau qui se voyait autrefois
dans l’église de Saint-Pierre d’Étampes (1); Châlo menant
sa femme, sa femme menant son fils, lequel est suivi de ses cinq sœurs, et,
pour peu que vous connaissiez le blason, vous pouvez voir que leurs armes
sont écartelées de Jérusalem.
|
(1) Voir la lithographie.
|
Le roi les reçoit sur son trône, sa couronne sur la tête
et son sceptre à la main. A propos de sceptre en main, il m’est avis
qu’au moyen âge les rois prenaient leur couronne et leur sceptre en
se levant, comme le constatent les estampes et sculptures des tems qui les
représentent toujours ainsi: dans quelque occasion que ce soit.
En somme, Philippe accueillit nos gens à
merveille. Il leur donna une charte de priviléges, terres et revenus,
y ajouta force promesses, sourit aux enfans, flatta la femme, encouragea
le mari, bref, les fit installer dans une belle maison à tourelles
et à pignons pointus, qu’ils trouvèrent pourvue de meubles
et de provisions achetés des deniers royaux.
Dieu sait comme ils admirèrent et se réjouirent,
puis comme ils s’affligèrent et pleurèrent, puis enfin il
s’embrassèrent et finirent par se quitter.
Après le départ de Hugues,
Arlette fut [p.54a] conviée à
prendre part à tous les esbattemens de la cour; mais avec son esprit
et sa prudence, elle comprit qu’il ne lui convenait pas de passer dans des
divertissemens oiseux le tems du pénible voyage de son mari, entrepris
avec la chance de mille maux pour conquérir le bien-être de
sa famille; donc, pour se soustraire aux empressemens des seigneurs de la
cour et de Philippe lui-même, qui, la voyant si belle et avenante,
aurait volontiers porté ses couleurs, elle témoigna le désir
de visiter sa terre de Châlo et s’y rendit avec ses enfans.
Quand elle y fut, elle envoya un message au roi:
Je vous prie, sire, lui disait-elle, au nom de celui qui s’en est allé
remplir votre vœu au travers de mille périls, de permettre que je
reste ici pour y ménager le bien du sire de Châlo mon époux,
et élever avec honneur et piété nos enfans, afin qu’à
son retour il puisse jouir du repos dont il aura tant besoin, sans trouble
ni regrets de son absence.
Le roi ne put qu’approuver une aussi sage conduite.
Il mit la gentilfemme sous la garde des habitans d’Étampes, afin
qu’ils la protégeassent et la défendissent contre les voleurs
et les brigands qui étaient communs en ce tems-là.
Après deux ans le sire de Châlo
revint; il avait rempli toutes les conditions de son pélerinage,
rapportait de belles reliques de la Terre-Sainte et nombre de belles histoires
et aventures à raconter. Il trouva son fils Ansolde, qui déjà
promettait d’être bon et brave comme son père; ses cinq filles
bien apprises en sagesse et piété; il retrouva sa bonne femme
toujours belle et sage, et prête à lui servir de conseil et
d’amie. Que vous dirai-je! ils vécurent heureux et contens pendant
de longues annees, entourés de leurs enfans et des enfans de leurs
enfans, dont il virent je ne sais combien de générations.
Cela finit comme toutes les vieilles histoires;
mais ce qui arriva ensuite à la lignée du sire de Châlo
et d’Ariette sa [p.54b] femme n’est arrivé
à nulle autre. Leurs cinq filles, mariées au sortir de l’enfance
dans les meilleures familles de la ville d’Étampes, outre leurs droits
et priviléges conférés par le roi, apportant une heureuse
fécondité qu’elles tenaient de leur mère, eurent aussi
beaucoup d’enfans. Ce furent surtout des filles, qui crurent et multiplièrent
de telle sorte que, de générations en générations,
elles peuplèrent entièrement la ville d’Étampes de
leur descendance. Or, la renommée de l’immense avantage qu’avaient
les filles de cette ville de transmettre franchise et noblesse à leurs
enfans s’étant répandue de toutes parts, on vit accourir des
provinces de France, nobles, magistrats, commerçons et riches roturiers
pour prendre femme en ce pays.
|
|
Au tems du roi Jean II, l’accroissement de cette lignée, qu’on nommait
la franchise, était déjà tel, que plus d’un millier de
familles s’en disaient issues, et étaient exemptes de tous les tributs
dus au roi. Alors, ceux qui gouvernaient les finances de l’état commencèrent
d’ouvrir les yeux et de représenter au prince que, s’il en allait
long-tems ainsi, les revenus royaux en souffriraient beaucoup. On commença
donc à contester la validité de la charte; mais le roi Jean,
homme d’un bon naturel et facile à persuader, se laissa circonvenir
par les intéressés, et confirma le privilége moyennant
quelques restrictions. Ce fut à ce sujet que la postérité
de Châlo triomphante fit peindre et appendre dans l’église
d’Étampes le tableau dont nous avons parlé.
Sous le règne de François Ier,
c’est-à-dire cent soixante-dix ans après, plus de cinquante
mille familles, se disant issues de cette souche, étaient répandues
sur toute la surface de la France, et menaçaient de tarir un jour
les revenus de l’état. Le roi François, guerrier et dissipateur,
de son autorité coupa au vif dans la franchise, et en restreignit
considérablement les prérogatives. Malgré [p.55a] cela, le mal s’accrut encore puisque le nombre
des familles s’augmentait toujours. Ce vint au point qu’Henri IV, effrayé
d’une multiplication si prodigieuse, jurant un jour son gros juron: «Ventre
saint gris, dit-il, ces Châlo nous réduiront à la besace.
Ainsi que la famille de notre mère Eve, ils couvriront bientôt
toute la terre.»
Alors il exigea de ces descendances féminines
des preuves d’origine que le long tems et les innombrables ramifications
de l’arbre généalogique rendaient impossibles. Ainsi les priviléges
se trouvèrent abolis, et la postérité de Hugues Lemaire,
sire de Châlo, rentra sous la loi commune. Elle s’obscurcit d’autant
plus que le fanal qui la tenait en lumière était éteint.
Ainsi finit son histoire, qui a donné lieu au proverbe qu’on répète
encore dans le pays: Facile à marier comme les filles d’Étampes.
Mme PlET
|
|
|