La ville d’Étampes donné le jour à deux hommes
qui, avec un égal éclat, ont brillé, à des
époques différentes, dans l’étude et l’enseignement
de l’histoire naturelle: Guettard au XVIIIe siècle Étienne
Geoffroy Saint-Hilaire, au XIXe.
C’est du premier que je désire
entretenir aujourd’hui les lecteurs de l’Abeille d’Étampes,
à propos d’un petit livre qu’il publia sous ce titre modeste: Observations
sur les Plantes et qui offre encore un grand intérêt pour
notre région. Ce livre parut en 1747, chez Durand, libraire à
Paris, rue Saint-Jacques, à l’enseigne du Griffon, en deux volumes
in-12. Guettard était déjà fort connu parmi les naturalistes
de son époque: docteur en médecin, membre de l’Académie
royale des Sciences, il tenait auprès du duc d’Orléans, bisaïeul
du roi Louis-Philippe, l’emploi de médecin-botaniste et conservateur
de son cabinet d’histoire naturelle.
Ce prince différait fort de son père, le Régent:
aussi studieux que celui-ci était porté au plaisir, il avait
de bonne heure abandonné la cour et les affaires publiques et cultivait,
dans la retraite, les lettres et les sciences. Il avait créé
un «cabinet» comme on disait alors, où, sous la direction
de Guettard, il rassemblait les curiosités de la nature: minéraux,
plantes et animaux. Il mourut en 1752 et légua à Guettard
les collections dont celui-ci avait eu la charge.
C’est au duc d’Orléans que le naturaliste étampois dédie
son livre, dans le style ampoulé et laudatif qui était
alors de rigueur pour ces épîtres liminaires.
Guettard nous annonce ensuite que l’ouvrage comprend deux parties: des
observations qui regardent les glandes et les filets ou poils des plantes,
ce qui est son œuvre propre, et des indications sur les plantes des environs
d’Étampes: cette partie est presque entièrement due à
son grand-père, M. Descurain. A dire vrai, l’œuvre de M. Descurain
nous intéresse aujourd’hui plus que les observations de Guettard
sur l’anatomie végétale, car celle-ci a été
renouvelée par les méthodes de la micrographie moderne et
il reste peu de choses des remarques faites par Guettard.
Mais M. Descurain était un bon observateur et il herborisait avec
passion. Il était, nous dit Guettard, fils de François Descurain,
maître apothicaire à Étampes et de Cantienne Ramon.
Il naquit le 22 août 1653 et fit ses études de médecine
à Paris, montrant déjà un goût très vif
pour la botanique. Mais la mort de son père l’obligea à revenir
à Étampes pour lui succéder dans sa profession, avant
que ses études fussent achevées. Les médecins étaient
rares alors et les apothicaires les remplaçaient souvent. Descurain
s’appliqua donc à lire les meilleurs auteurs de médecine
et de pharmacie de son temps et il fit ce que nous appellerions aujourd’hui
de la médecine illégale, montrant, dit Guettard, «une
prudence qui le faisoit agir ou rester dans l’inaction, selon que la nnature
le demandoit». Il eut bientôt une belle clientèle, tant
aux environs d’Étampes que dans la ville. C’est ainsi qu’il herborisa,
en parcourant la campagne, et qu’il dressa le catalogue des plantes de
la région, que son petit-fils devait publier.
Mais M. Descurain ne se bornait pas à recueillir des plantes et
à les étudier; il faisait part de ses découvertes
à quelques amis et il forma avec eux une petite Académie,
où ces honnêtes gens se communiquaient leurs travaux qui «les
auroient rendus dignes, nous dit Guettard, de la plus célèbre
Académie».
Ils se réunissaient chez M. Geoffroy, père d’un médecin.
M. Pichonat, également médecin à Étampes,
dissertait sur l’anatomie. M. Descurain apportait les plantes qu’il avait
recueillies, M. Le Maître, curé de Notre-Dame, représentait
les Belles-Lettres. Par les nuits claires d’hiver, ils observaient le ciel.
La curiosité de nos académiciens étampois s’étendait
même jusqu’au grec et à l’hébreu «où ils
devinrent habiles».
Le 19 octobre 1726, il y eut une aurore boréale à Étampes.
Toute la ville observa le phénomène, mais sans le calme
qui convient à l’étude scientifique. L’effroi fut si vif
qu’on délégua quelques personnes auprès de M. Descurain
pour savoir ce qu’il pensait de cette troublante apparition. Descurain
était retenu au lit par la fièvre, mais son attitude était
calme et sereine. Il dit qu’il n’y avait rien à craindre et «on
se crut en sûreté puisque M. Descurain pensoit y être».
Ce botaniste zélé avait formé un jardin d’expériences
où il avait réuni les plantes «singulières»
de la région et des plantes étrangères que lui procuraient
ses correspondants, M. Mayo, apothicaire à Dourdan, et surtout
MM. de Jussieu qui professaient alors, avec l’éclat que l’on sait,
au Jardin du Roi, à Paris, devenu le Museum d’histoire naturelle.
Ce fut dans son jardin que Descurain gagna « par le travail des
mains auquel il s’occupoit» une pleurésie qui l’emporta le
17 mars 1740.
Je n’entreprendrai pas d’analyser en détail le catalogue des plantes
publié par Guettard, à qui son grand-père l’avait
légué par testament. Il est souvent difficile de reconnaître
aujourd’hui quelques unes des plantes signalées par Descurain. Bien
que la première édition du Systema naturae de Linné
ait paru en 1745, ses Fundamenta botanica en 1739 et les Genera
plantarum en 1737, bien des noms donnés par Descurain ne se rapporte
pas à la nomenclature du célèbre naturaliste suédois
et leur identification demanderait de longues recherches, laissant même
parfois une grande incertitude. C’est ainsi, par exemple, que Descurain
cite le Cypripedium dans les bois du Rousset et autour de Gravelles.
Or cette orchidée n’est indigène en France que dans l’Est,
dans le Jura, dans les Alpes. Elle ne croissait certainement pas aux environs
d’Étampes au XVIIIe siècle. Descurain doit désigner
sous ce nom soit un Orchis, soit un Ophrys, qui sont abondants
autour d’Étampes mais nous ne pouvons faire une identification certaine.
Ces réserves faites, nous trouvons dans l’ouvrage de Guettard
des indications intéressantes sur la région. La répartition
des cultures paraît être à peu près la même
qu’aujourd’hui. Cependant, les vignes étaient abondantes alors,
notamment à l’entrée de Bouville; elles ne sont plus guère
cultivées aujourd’hui dans nos environs. Il n’y a plus derrière
la ferme de Champdoux des «endroits humides et stériles»
que signale Guettard. Mais l’ensemble de notre flore n’a guère varié.
J’ai eu la curiosité de vérifier quelques unes des stations
où le bon et savant M. Descurain avait recueilli, il y a deux cents
ans, des plantes rares. Et j’ai eu la satisfaction que comprendront tous
ceux que l’observation de la nature ne laisse pas indifférents, de
les retrouver parfois.
Je signalerai seulement l’Aristolochia
clematis L. que Descurain avait récoltée dans le «Cimetière
Saint-Germain» et qui n’est pas fréquente aux environs d’Étampes.
Cette plante croît encore dans le cimetière de Morigny, qui
est, comme on sait, l’ancien cimetière de Saint-Germain-lès-Étampes.
Plus curieuse est l’existence de l’Asarum
europaeum L. dans notre pays. Cette plante est localisée dans
quelques points très disséminés du bassin de Paris.
Or, Descurain l’a recueillie dans le bois du Chesnay et les bois de Boutervilliers.
Je l’ai retrouvée, croissant en abondance, dans le petit bois du
Chesnay où, il y a deux siècles, le botaniste étampois
avait observé déjà ces étranges fleurs purpurines,
épanouies presqu’au ras du sol, sous un beau feuillage d’un vert marbré.
Ainsi, dans ce petit boqueteau, s’est perpétuée cette plante
modeste, qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans notre région, tandis
que se modifiaient les formes sociales et les gouvernements, image de la
sereine impassibilité de la nature devant les événements
qui agitent les hommes.
On voit, par ces exemples, que Guettard a rendu quelques services en
faisant connaître le résultat des recherches de son grand-père.
Notre région offre aux amateurs de la nature bien des sujets d’étude
attachants et, comme le dit Claude Charles Hémard de Danjouan,
Stampensis, étampois, qui dédia, au début
du livre de Guettard, une pièce de vers latins à la mémoire
de Descurain:
Fœlices
quibus has eadem quae protulit herbas
Protulit
has doctum noscere terra virum.
«Heureux ceux
pour qui une même terre a vu naître et ces plantes et l’homme
habile à les connaître!»
20 décembre
1923
R.
de SAINT-PÉRIER
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