LA
GUERRE D’ÉTAMPES
EN 1652
PAR
René HEMARD
Relation inédite annoté et publiée
PAR
Paul PINSON
PARIS
CHAMPION, LIBRAIRE-EDITEUR
15, quai malaquai, 15
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LA GUERRE D’ESTAMPES
EN 1652
Par RENÉ HÉMARD
Relation inédite, publiée et annotée
par PAUL PINSON.
INTRODUCTION
[pp. 1-4]
Le siège
d’Étampes, en 1652, est sans contredit l’action la plus sanglante
de la guerre civile qui désola les environs de Paris pendant la minorité
de Louis XIV. Malgré l’importance de ce fait de guerre, qui fit de
la ville d’Étampes, alors florissante, un monceau de ruines et un
vaste hôpital, les mémoires du temps et les nombreuses mazarinades
publiés au sujet de cet événement mémorable
par des pamphlétaires à la solde des partis, ne contiennent
que des détails laconiques et pour la plupart erronés sur
les combats qui ont été livrés sous les murs ou dans
l’intérieur de cette ville (1).
[p.2] Toutefois, il faut excepter de ces
écrivains fantaisistes et passionnés un historien étampois,
le R. P. Basile Fleureau, auteur des Antiquités de la ville
d’Étampes, qui a inséré dans son précieux
livre une relation impartiale de ce siège, étayée
sur des faits précis, laquelle n’est pas sans mérite. Malheureusement,
dans son récit, le savant barnabite a omis bien des détails
secondaires que les historiens de nos jours n’ont garde de négliger
s’ils veulent laisser une œuvre qui fasse autorité.
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1. Les mémoires
dont nous voulons parler sont ceux du comte de Tavannes, du maréchal
de Turenne, du duc d’York, de
Montglat, de Chevagnac, de Mlle de Montpensier, etc. Quant aux mazarinades,
celles que nous connaissons sont au nombre de trente-sept.
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Aussi
l’histoire du siège d’Étampes, comme nous la comprenons,
est encore à faire, et, lorsque nos loisirs nous le permettront,
nous entreprendrons la tâche d’en écrire une relation circonstanciée,
avec pièces à l’appui.
En attendant la réalisation de notre projet, nous nous contenterons
pour le moment de mettre au jour un récit de ce siège, extrait
des mémoires inédits laissés par René Hémard.
L’auteur, témoin oculaire des faits qu’il rapporte, n’est pas suspect
de mensonges; il raconte sans passion, comme aussi sans ménagement
pour les personnes, ce qu’il a vu et entendu, et s’il est sobre de détails
au sujet des opérations militaires auxquelles il n’entendait rien,
en revanche il s’étend assez longuement sur certaines particularités
peu connues qui expliquent la plupart des événements qui
se sont passés sous ses yeux.
Pour éclaircir certains faits laissés dans l’ombre ou racontés
trop brièvement par René Hémard, nous les avons annotés
en nous servant des documents imprimés et manuscrits que nous avons
recueillis depuis quinze ans avec le plus grand soin. Quant à 1’orthographe
[p.3] employée par
notre compatriote, nous l’avons religieusement respectée, ainsi
que la ponctuation, car la moderniser c’eût été enlever
à son récit entremêlé de réflexions pleines
de bon sens et de justesse, mais empreintes d’une certaine rudesse naïve,
cette saveur de terroir qui n’est pas sans charme.
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Nous ne reviendrons pas ici
sur la biographie de cet écrivain étampois, qui a fait imprimer,
en 1653, un recueil d’épigrammes assez lestes dédié
à son ami Dubin, de Montargis, intitulé: Les Restes de
la guerre d’Estampes, faisant ainsi allusion à ses papiers
qui avaient été brûlés en grande partie pendant
le siège. En raison de la rareté de ce recueil, dont la préface
est curieuse à plus d’un titre, nous en avons fait faire une réimpression,
en 1880, qui est précédée d’une notice biographique
à laquelle nous renvoyons le lecteur (2).
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2. Les Restes de
la guerre d’Estampes, par le sieur Hémard, avec une notice
sur sa vie et ses écrits. Paris, L. Wilhem, 1880, in-18.
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Cependant,
pour compléter cette étude biographique, nous croyons devoir
reproduire ici pour la première fois la singulière épitaphe
dans laquelle il a résumé sa vie, qui termine le chapitre
1er de ses Mémoires, intitulés: Le Narcisse
ridicule ou la fable et l’ironie de la vie du sieur Hémard (3).
[p.4] Sum natus Stampis, artes et jura
docebam
Montargi, Biturix,
Aurelia membraque ludis,
Post obitum patris
exercent juvenilibus, Andes
Cætera quæ
jactat centum variata per urbes
Gallia lustravi, Romanique
orbis amantem
Me Maro, me Cicero
latias agere per oras.
ln patriam revocant
nostræ nova vota novercæ
lnterea pia claustra
animus suspirat ab ævo.
Sed et Deus impugnat
toties, aut debile corpus
Et quinquennis amans
Stampis chara otia lusi
Dum furit alterno Bellona
domestica motu,
ln patriamque ruit,
nobis ubi cælicus ægre
Fulsit Hymen, subito
que armantum in crimina munus
Obtulit, ense data,
brevior Themis, arma sed ista
Horruit, atque togam
alterius procomsulis uxor
lndicat; hæc
tamdem nobis Provincia cessit.
Hanc ego ter denis
senisque ago, proximis annis
Dein erepta mihi est
centeno a paupere conjux;
Jamque minor gestis,
late audio, nomine Major.
Quid superest? Coluisse
aulas, et sacra, morique.
De primis dubium, sed
certa heu! ultima mors est
Vivus
præmorere, æternum ut post funera vivas.
Disons en terminant que René Hémard, maire de la ville d’Étampes
de 1667 à 1670, mourut dans cette ville le 25 janvier 1691, âgé
de 70 ans, après avoir occupé pendant 36 années la
charge de lieutenant particulier au bailliage.
PAUL PINSON.
Nantes,
2 septembre 1883.
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3. Le manuscrit autographe
de René Hémard appartient à M. Vernot de Jeux qui
a bien voulu nous le communiquer et nous en laisser prendre copie. Antérieurement,
il avait appartenu à son beau-père, M. de Barville, qui le
tenait de son père, Louis-Robert de Barville, marié à
Marie-Claude Hémard, dame du Fresne et de Saudreville, petite-fille
de René Hémard.
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CHAPITRE PREMIER
[pp. 5-12]
Entrée
de l’armée des princes, à Estampes.
Comme
c’est icy la pierre d’achopement, ou, pour parler avec quelques-uns, le
péché originel, j’aurois souhaité qu’une plume moins
volontaire, et plus appliquée à la beauté du style
et à la force du raisonnement, que la mienne, eust entrepris de meilleure
heure la justification d’une ville innocente, et, je puis dire, zelée
pour son Roy; affin de lever des impressions sinistrès et fausses,
que les etourdis et les malicieus ont fondé sur les seuls événemens,
et qu’ils ont transmises indignement jusqu’à la Cour, dont les benignes
influences estoient si deues à nostre misère, et si nécessaire
à son restablissement.
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Mais si ce talent nous manque, taschons
de le suppléer quoy qu’à tard par nostre fidélité,
plus estendue icy qu’en l’épistre du petit livret de poësies
échappé en 1653 (4).
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4. Les Restes de
la guerre d’Estampes. — Paris, L. Chamhoudry, 1653 in-12.
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| La plus
belle éloquence sans candeur, n’est qu’un masque ridicule en fait
d’histoire, ou presque tout le bien dire, consiste à dire vray. J’ai
veu la plus grande partie de ce que j’escriray, rien ne m’oblige à
de fausses démarches, l’amour de la patrie cede à celuy du
véritable honneur; j’estois alors homme privé, et toute ma
charge n’estoit qu’à garder une maîtresse (5). A present que je suis pénétré
du caractère d’un mauvais politique, et sans ambition, et sans autre
dessein que de rester au bas estage, ou la Providence m’a mis et me voudra
mettre, je proteste au ciel [p.6] et
à la terre, devant Dieu et devant les hommes, qu’en ce récit
j’ai l’âme nette de toute passion, et ne suis capable au plus que de
fautes de mémoire, dans quelques légères circonstances,
qui s’y seroient davanture moins imprimées, que les autres de plus
grande importance. j’essayeray mesme d’y remédier par les mémoires
empruntés de l’un de mes confrères qui paroist homme de bien,
aymant là vérité et témoin oculaire, comme moy,
de ce fameus catastrophe, et publiques funérailles de notre commune
patrie. |
5. Marie Baron, sa fiancée,
fille du maire d’Étampes. Elle se retira pendant quelques jours
chez les dames de la congrégation de Notre-Dame.
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Dès
l’hyver 1652, cette ville, qui est comme la principale galerie du royaume,
et doit passage jour et nuit à tout le monde, vit aller et venir
plusieurs illustres de l’un et de l’autre parti, qui s’accordèrent
en ce point de compatir à nostre faiblesse, et nous assurèrent
avec une apparente syncérité, que les foudres et les carreaux
de Bellone iroient crever plus loing, bien qu’il en soit tout autrement
par des cajolleries difficiles à croire, ces bonnes nouvelles, jointes
à la route de M. de Nemours, dont l’armée estrangère
traversa la Beausse, du costé de Chartres, pour s’unir à
celle des Princes, firent pleuvoir et arriver la pluspart des bleds, aussy
bien que les dames de la campagne à Estampes, qui devint en peu de
temps un magazin fortuit, quoy qu’en veuillent dire les spéculatifs
à parte post.
Chacun sçait les complimens d’Orléans qui fut assés
renard, pour ne désirer estre visité qu’en singe, et qui n’a
pas oüy parler de cette brèche battelière par ou Mademoiselle
y entra (6). [p.7] L’escarmouche de Bleneau du
6 avril (en laquelle quatre quartiers de l’armée du Roy furent enlevés
par M. le Prince, arrivé le jour d’auparavant de Guyenne, incognito,
et faisant, dit-on, devant le monde, le valet de chambre du sien, par toute
la route, aussy bien que l’attaque du pont de Gergeau) ont pareillement fait
assés de bruit; et peut-estre que l’on se souvient encore de l’heureuse
conjoncture de Montargis, qui le sauva des canons et du siége.
Cependant quelque arrest et exécution que le Parlement
eust rendu et fait rendre au mois de mars, de deux libelles abominables,
l’un intitulé le Point de l’Ovale (8), et l’autre la Franche Marguerite
(7) bruslés par la main du
bourreau, Paris ne cessoit [p.8] pas
d’avoir toujours une gazette moins royale que princesse; il crioit à
pleine teste jusqu’à nous, la cheute infaillible du mazarinisme en
France, et combien l’on chaussoit rudement les esperons au ministre italien
pres à repasser les Alpes. Ce sont ces bruits qui nous firent tenir
ainsy sur nos gardes, et furent cause de nostre perte.
Il ne fault point dissimuler, cette rétraitte estoit souhaittée
par les gens de paix, mais la Cour y trouvoit peut-estre son authorité
lézée, de n’ozer pas se conserver un homme, qu’elle croyoit
utile et quelques autres vraysemblablement aussy n’avoient garde de la
procurer, pour ne demeurer pas sans prétexte: Pourquoy ne dire pas
de la Fronde ce qu’un bon autheur a avancé de la Ligue contre nos
roys Henrys? que ce n’estoit que pure singerie, une police de pyrate, et un
vray jargon de narquois. Quoy qu’il en soit, il est naturel de donner créance
à ses désirs innocens, et se flatter aucunement dans des interests
publics et particuliers. Nostre raisonnement provincial n’avoit pas l’haleine
assés forte, pour monter jusqu’au faiste d’une délicatesse
politique, et n’envisageoit alors en gros que le salut d’un Royaume si prest
du naufrage, en la seureté extérieure de son monarque.
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6. Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse
de Montpensier, fille aînée de Gaston d’Orléans, dite
Mademoiselle, quitta Paris le 25 mars 1652 pour se rendre à Orléans,
capitale de l’apanage de son père, avec mission d’exciter le peuple
à se déclarer pour le parti des Princes. Elle arriva devant
cette ville le surlendemain, habillée en amazone et accompagnée
de sa gouvernante, Anne Leveneur, comtesse de Fiesque, et de Madame Anne
Phelipeau, comtesse de Frontenac, qu’on appelait ses maréchales de
camp. Les magistrats orléanais ayant refusé de lui ouvrir
les portes, à l’aide des bateliers qui l’acclamèrent lorsqu’ils
l’aperçurent, elle pénétra dans l’intérieur
de la ville par une brèche fort étroite, pratiquée
par le peuple à une porte murée ayant accès sur le
quai longeant la rivière, qu’elle passa ensuite sur un pont formé
par deux bateaux. Cette singulière entrée fut célébrée
par les couplets suivants:
Deux belles et jeunes comtesses,
Ses deux maréchales de camp,
Suivirent Sa Royale Altesse,
Dont on faisait un grand cancan.
Fiesque, cette bonne comtesse,
Alait baisant les bateliers,
Et Frontenac, quelle détresse!
Y perdit un de ses souliers.
7. Voici les titres
exacts de ces deux célèbres pamphlets sortis de la plume de
Dubosc de Montandré. Le premier est intitulé: La Franche
Marguerite faisant voir: 1° que le Roy ne peut pas rétablir
le Mazarin, et que par conséquent l’armement qui se fait pour ce dessein
est injuste; 2° que les loix fondamentales de l’État ne permettent
pas à la Reine d’être chef du conseil de Sa Majesté,
et que par conséquent tout ce qui se fait par son avis, ne doit pas
être suivi, que le Roy, quelque majeur qu’il soit, doit néanmoins
vivre sous la curatele, quoique tacite, de Son Altesse Royale et de ses Princes,
jusqu’à l’âge prescrit par les loix de l’émancipation
des enfants; 4° et que pendant cette conjoncture d’affaire, Son Altesse
Royale, les Princes et Messieurs du Parlement peuvent commander le ban et
l’arrière-ban, pour terminer bientôt cette guerre mazarine.
S. L. N. D., in-4° de 16 p.
8. Le second a pour
titre: Le Point de l’Ovale faisant voir que pour remédier
promptement aux maladies de l’Estat pendant qu’elles ont encore quelque
ressource, 1° il faut renforcer un parti pour le faire triompher de
haute lutte, parce que l’égalité feroit tirer la guerre en
des longueurs insupportables; 2° il faut renforcer le parti le plus
juste ou le seul juste; 3° le parti le plus juste ou le seul juste est
celui qui appui et qui est appuyé des loix; 4° après avoir
reconnu le parti le plus juste, il faut le renforcer par un soulèvement
et par une émeute générale dans Paris; 5° ce soulèvement
et cette émeute générale sont appuyés sur les
déclarations royales et sur les arrêts des Parlements; et par
conséquent on peut les résoudre avec moins de crainte et d’injustice.
S. L. (1652), in-4° de 15 p.
|
Nous
dormons donc, ainsy que tous les environs, sur le bord du précipice,
que l’on croyait encore assés loing, pour s’en éveiller à
loisir, sans aucune intelligence avec l’un ou l’autre party, qui fust
connue aux maire et eschevins, ny aux officiers, si l’on excepte un de
robe, et un de S. A. R., tous deux estrangers, [p.9] establis en la ville
depuis quinze ans, lesquels en ont esté soupçonnés,
mais non peut-estre convaincus (9).
Sur le soir du 23e du mois d’avril 1652, il vint quelque murmure
que les mareschaux des logis des deux armées s’estoient trouvés
confusément à Briare-Ie-Bruslé, et à La Ferté-Aleps,
à qui plutôt gagneroit Paris, dont le grand poids faisoit
pencher toute la France. Cela n’estoit pas tout à fait vray, car
les Royaux grossis de nouvelles troupes poursuivoient les Princes, qui
taschoient à se couvrir de la couleuvrine de cette capitale; ce
que nous n’avons appris que depuis, et ce qui sembloit bien mériter
un mot d’advis par la Cour à nos officiers, pour prendre quelques
mesures, esviter surprise, et faire avec la teste ce que nous ne pouvions
pas exécuter avec les bras, en gagnant temps par assemblées
de ville, et par autres addresses accoutumées en ces extrémités.
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9. L’officier de robe dont veut parler René Hémard
se nommait Gabriel de Bry, lieutenant général au bailliage;
quant à l’officier du duc d’Orléans, nous n’avons pu connaître
son nom. Nous ignorons si, à cette époque, ces officiers
étaient vraiment coupables d’intelligences avec le parti des princes.
Mais, ce qui est parfaitement établi, c’est que trois années
auparavant, c’est-à-dire le 18 février 1649, des députés
d’Étampes se rendirent à Paris et offrirent leur ville aux
frondeurs, en disant qu’il y avait de grandes munitions. Cf. Journal
des guerres civiles de Dubuisson-Aubenay, 1883, t. ler, p. 146.
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Environ les dix heures, au retour
de la promenade d’avec les dames, je me couche comme les autres, qui ne
voyoient point de péril imminent en la vérité ou
fausseté de cette nouvelle incertaine, et ne scay pourtant par quel
hazard j’amusoy à charger mes écritoires. Mais à
peine estions-nous au lit, que voilà l’armée des Princes
au fauxbourg Saint-Pierre (10), la ville
s’assemble assés tumultuairement, le cœur estant sur les lèvres
des habitans, l’on résolut hautement de refuser l’entrée,
d’autant plus qu’il y fust représenté par un officier d’artillerie,
selon sa pensée ou autrement, que ce n’estoit qu’un camp volant composé [p.10] de six ou sept cens
hommes. Pour cet effet l’on se transporte en corps vers ce fauxbourg,
où M. de La Boulaye ne trouvant que des paysans à la première
porte, s’estoit déjà fait aisément ouvrir la barrière,
et à sa petite suite, sous les noms de Messieurs le Prince et de
Beaufort, que ces rustres ont juré depuis avoir creu estre du costé
du Roi, ainsi que le premier estoit aux mouvemens de 1649 (11).
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10. L’armée des Princes se présenta à
la barrière de la porte du faubourg Saint- Pierre, auprès de
l’église, dans l’endroit même où arrive maintenant la
route de La Ferté-Aleps, route qui n’existait pas à cette époque.
11. Le maréchal
de camp, marquis de La Boulaye, était connu des habitants d’Étampes.
Lors des troubles de l’année 1649, il avait été chargé
par les frondeurs de différentes missions à Étampes,
notamment de ramener à Paris un convoi composé de 500 à
600 bœufs, 5,000 moutons et 500 charrettes de blé et farine.
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J’estois
alors au premier sommeil, et quelques bruits qui vinssent à mes
oreilles, je n’en faisois pas compte, y estant accoutumé depuis
cinq ou six nuits, toutes lesquelles l’on avoit fait que passer et repasser
en ma chambre, par où l’on alloit à celle du prevost de la
ville, dont la santé estoit presque désespérée,
et à deux doigts de l’agonie. Néanmoins à la voix de
ma maîtresse, qui vint crier à nos fenestres, qu’elle alloit
en religion, je saute du lit et m’habille bien viste, je courus aussytost
avec quelques autres à son logis, où je ne la trouvay plus;
il n’y estoit resté que le vénérable vieillard son
père (12), âgé d’environ
80 ans, qui nous voyant en haleine, le pistollet en main, nous dit, les larmes
aux yeux: Courage, Messieurs, il s’agit du service du Roy, que ne
suis-je en âge, Olt n’ay-je assés de force, pour aller à
vostre teste, et sacrifier ce reste de vie à la deffense de ma patrie?
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12. Ce vieillard
était Pierre Baron, seigneur de l’Humery, médecin, conseiller
du Roi, qui occupait alors la charge de maire pour la troisième fois.
Il a laissé un charmant petit poème latin intitulé:
Stemparum halosis, qui est un tableau énergique et vrai
de la désolation de la ville d’Étampes après le siège,
que nous avons publié sous ce titre: La prise d’Etampes, poème
latin inédit de Pierre Baron, maire d’Étampes eu I652, traduit
en français avec le texte en regard et des notes et précédé
d’une notice biographique sur l’auteur. Paris, L. Wilhem, 1869, in-12.
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Nous
venons à l’hostel de ville, d’où chacun estoit déjà
sorti, et parmi les alarmes de ceus de l’un et de l’autre sexe, nous arrivons
au Perray, où les rumeurs estoient extrêmes et où
[p.11] l’officier cy-dessus,
assisté de quelques autres, notamment du bonhomme Septier, capitaine
de la paroisse de Nostre-Dame, qui crioit plus fort que pas un, continuoist
ses premiers discours. Aussytost la plus grande partie de l’armée
paroissant sur les éminences de Saint-Symphorien, à la lueur
des eschalas allumés (13), cette
petite troupe, à laquelle je me joignis, proposa aux commandants
qui estoient déjà dans les fauxbourgs, et feignoient peut-estre
ne demander qu’à passer la rivière, de leur faire un pont
à Morigny un quart de lieue plus bas que la ville, ce que j’appuyai
fort auprès de M. Garnier l’intendant, et mesme qu’il y avoit un
pont tout fait à deux lieues au-dessous au Mesnil-Cornuel (14). Mais cela ne lui plaisoit pas, ils pressoient
le passage comme s’ils eussent eu l’ennemy à dos, dont nous n’avions
aucune nouvelle.
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13. A cette époque
les hauteurs de Saint-Symphorien étaient un vignoble assez important
qui a disparu depuis pour faire place à une culture d’un plus grand
rapport.
14. Aujourd’hui Ménil-Voisin, écart
de la commune de Bouray (S.-et-O.).
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Aussy
cependant les deux personnes d’authorité suspecte, dont nous avons
parlé, soit par prudence, ou par autre motif, après avoir
envoyé et receu sourdement divers émissaires, s’accordèrent
autrement que nous, scavoir que quarante officiers principaux de l’armée
resteroient seulement dans la ville, et tout le surplus dans les fauxbourgs
jusqu’au lendemain, qu’elle promit partir vers Paris. De vérité,
ou bien pour jouer le stratagème, tous les habitants du premier
fauxbourg qu’estaient la pluspart vignerons, pleins d’effroy, meslés
avec les gens de guerre accoururent vers nous, criant que sans madame de
Chatillon, qui s’estait jettée à genoux, aux pieds de M. le
Prince (c’estoit M. de Tavannes) l’on auroit déjà tiré
les canons, lesquels estaient sur le pavé de la rue, et qu’on allait
décharger si ne nous retirions. A ces mots aydés de la terreur
de la nuit, de mille hurlemens d’enfants et de femmes fuyants à demi-nues,
et de tous les désordres qui se voyent à la prise des villes,
nous fusmes dans la presse entraisnés jusque sur le pont de la porte
Saint-Pierre, ou le mesme officier d’artillerie, auquel le lieutenant [p.12] général
la hallebarde en main fit quelques discours, me prenant d’amitié
par le bras (ce qui ne nous estoit guère arrivé depuis quatre
ans), me dit, retirons-nous, il faut cedder nous sommes trahis. En effet
il vint prendre son cheval, et gaigna pays, comme j’aurais peut estre fait
sans ma religieuse, et si mon nom avoit esté aussy connu que le
sien dans les troupes.
Je voulus encore rester en cet endroit pour voir la suite, ce ne fut plus
qu’un embarras d’hommes, de harnois et de bestes entrans en foule; je faillis
d’y estre estouffé et fus emporté bien loin de là
sans toucher à terre, ainsy que beaucoup d’autres. Enfin je retournay
au logis et au cloistre m’enquérir et veiller à ce qui se
pouvoit faire de mieux en un si subit et funeste rencontre, pendant le
reste de la nuit.
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Monsieur le Price, alias Louis II de Bourbon-Condé
aussi appelé le Grand Condé
|
Sur les
sept ou huit heures du matin, toutes les troupes qui devoient loger aux
autres fauxbourgs entrèrent l’espée nue à la main
comme en une ville de conqueste, à la manière allemande (15). La pluspart s’en estoient promis le sac
et le viol, pour rendre, disoient-ils, ce qu’on leur avoit presté
chés eux. Ils se renversèrent aux hameaux et villages voisins
jusqu’à deux ou trois lieues d’alentour, du costé d’Orléans
et de Chartres, ou peu de filles et de femmes qu’ils rencontrèrent
purent éviter leurs brutalités.
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15. Cette armée
se composait de 9,000 hommes environ commandée par trois chefs.
Jacques de Saulx, comte de Tavannes, lieutenant généraI,
commandait les troupes du prince de Condé; le comte de Valon, maréchal
de camp, celles du duc d’Orléans; et le baron de Clinchamp, lieutenant
général, avait sous ses ordres les Allemands et les Espagnols.
|
|
CHAPITRE II
[pp. 13-23]
Guerre
et siège.
Nostre
lieutenant général homme de peu de lettres, mais du pays
des fins, et assés versé dans le monde ne manqua pas dès
le lendemain de faire valoir ce qu’il vouloit que je lui deusse; il me dit
qu’on venoit de luy demander les deux grands garsons, qu’il entendoit de
l’officier évadé et de moy; je luy respondis selon ma pensée,
qu’on ne songeait pas apparemment à moy, qui n’avois paru qu’assés
tard, et n’avoit point comme l’autre, le poids d’un homme de guerre.
L’on n’a pas bien sceu si l’armée avoit dessein en entrant de rester
à Estampes; les résolutions militaires, comme les plus éclatantes
parmy les humaines, se forment et se changent suivant les occasions. Elle
y trouva la pluspart des bleds de la Beausse, pour la raison cy devant
touchée, mais Paris dont le feu n’estoit que de paille (qui estoit
le symbole de la Fronde), commençoit à parler de mieux en mieux
le langage du Louvre. Pour essayer de faire perdre cet accent, qu’on appelloit
Mazarin, M. le Prince et MM. de Beaufort et de Nemours y accoururent de
Montargis, avec dessein d’y faire approcher leurs troupes, ce qu’ils ne
peurent exécuter: car les Royaux bien avisés le lendemain de
l’entrée en nostre ville, campèrent proche Chastres (16), et ainsi firent barre entre deux. C’estoit
la monnaye dont nos hostes nous payoient contre leur promesse de desloger.
[p.14] D’ailleurs le Parlement
se plaignoit déjà des désordres des autres troupes,
qu’on voulut éloigner, au moins à dix lieues de la capitale,
bien loin de réclamer ni souffrir, s’il eust pu, l’approche de cette
nouvelIe armée. Aussi MademoiselIe voyant tout fondre vers Paris,
qui estoit le gros clocher, et qu’elIe n’estoit plus guère nécessaire
à Orléans, repassa par Estampes, ou elle séjourna
deux jours, en attendant le passeport de la Cour (17).
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François de Beaufort, dit le roi des Halles
16. Aujourd’hui Arpajon. Cette
petite ville fut érigée en marquisat au mois d’octobre 1720,
en faveur de Louis de Séverac, marquis d’Arpajon, lieutenant général
des armées du Roi.
17. Cette princesse arriva à Estampes
le 2 mai.
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Les lieutenants
généraux de l’armée, dix jours après leur
arrivée en nostre ville (18), voulurent
faire à cette amazone une galanterie guerrière, et le matin
qu’elle partit, firent mettre hors des murs proche le lieu éminent
de Guinette, toute l’armée sous les armes.
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18. Le samedi 4 mai.
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M. de
Turenne et M. d’Hoquincourt (auquel on avait naguère enlevé
l’équipage en la rencontre de Bleneau), en ayant eu advis le jour
précédent, pour estre de cette belle partie, et joindre leur
harmonie à celle de MM. de Tavannes et de Clinchamp, firent rouler
leurs canons et marcher leurs régimens toute la nuit, par les chemins
creus et égarés de Villeconin, et remonter au deçà
de Boissy-le-Sec. Quelques escadrons de l’armée royale commencèrent
d’y paroistre, et furent, dit-on, les premiers découverts au milieu
de ce bal militaire par cette illustre héroïne qui congédia
aussytost les galans et les renvoya bien viste en leurs quartiers assez
mal retranchés (19).
Mais M. d’Hoquincourt, auquel cette journée appartenait, à
cause du commandement alternatif qui estoit entre les deux mareschaux de
France, hastant le pas, et pointant ses pièces de campagne sur les
hauteurs vers le fauxbourg Saint-Martin, y descendit à sa manière
comme un foudre, à l’endroit qu’on appelle la rue de Chauffour, pendant
que M. de Turenne coupa [p.15] en
deça proche celle de Saclas qui joint le Haut-Pavé près
la ville.
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19. Les régiments de Condé,
de Conti et de Bourgogne, avec six autres allemands d’infanterie, occupaient
le faubourg Saint-Martin qui était leur quartier, et les régiments
de Brouc et de Vitemberg, de cavalerie d’environ 500 chevaux, étaient
placés dans la plaine du petit Saint-Mars.
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Cette action fut des plus
belles, en plein jour, depuis neuf à dix heures du matin jusqu’à
une heure après midy, que dura la chaleur du choc. Le premier fit
différents combats au sujet des maisons et enclos, ou les ennemys
se retranchoient de temps à autre, mais le principal fut aux environs
du cimetière et de l’église Saint-Martin, qui estoit le dernier
asyle de l’infanterie. Là après de grandes résistances
et beaucoup de courage, il en fut fait plus de six cens prisonniers, malgré
le soutien de la cavalerie postée dans une petite plaine assés
proche du costé du Petit-Saint-Mars, laquelle enfin ploya aussi et
eust grand peine à se rallier pour se retirer plus loing. Elle passa
difficilement par la ville, et gagna avec le surplus, une éminence
de l’autre costé, sur le bord du chemin de Pythiviers vers les Belles-Croix,
jusqu’où ce vainqueur en haleine, ne pouvant les suivre, n’y traverser
la prairie entrecoupée de deux rivières, et alors toute noyée,
demandoit pourtant des guides pour aller encore attaquer et desfaire.
M. de Turenne ce général à teste et à bras,
n’eust pas tant de champ ny de part dans cette escarmouche, mais tout dépendoit
presque de la seureté de son poste, en y faisant ferme et empeschant
le secours de la ville, ce qui lui réussit, car d’abord il se rend
maistre du petit terrain, qui est entre les moulins et la porte du Haut-Pavé,
la force mesme et y entre assés avant jusqu’à ce que le régiment
de Languedoc et d’autres troupes toutes fraisches sortans de la ville,
obligèrent son régiment de reculer hors de cet autre fauxbourg,
et d’abandonner quelques autres maisons, qu’il lui estoient aussy nécessaire
de garder, que d’arrester les communications avec le reste de l’armée
des Princes logée en ce fauxbourg. En effet, elle fut presque toute
défaite ou prisonnière, entre autres les régimens français
de Bourgogne et de Condé, et plusieurs de ses trangers. A cette
deffense le colonel Brouc fut tué et regretté comme le premier
homme de leurs troupes, après avoir fait merveilles, aussi bien
que le lieutenant général Clinchamp, qu’on prétendoit
avoir esté sauvé par l’argent de sa poche, sur lequel une
baIe s’applatit, le jeune comte [p.16] de
Quincé, de Broglio et tant d’autres braves officiers, seigneurs,
volontaires et soldats de part et d’autre, y furent pareillement tués
ou blessés (20).
|
Turenne
20. Dans ce combat, l’armée
des Princes perdit 2,600 hommes environ, dont 900 tués ou blessés
et 1,700 faits prisonniers. Le colonel Brouc, liégeois, fut tué
d’un coup de mousquet au front, ainsi que le comte de Furstemberg et Le
Fèvre, capitaine du régiment de Condé, fils du prevôt
des marchands de Paris. Du côté de l’armée royale,
le prince de Quincé et le comte de Broglie furent blessés
grièvement.
|
Mais ne trouveray-je point aussy quelque
recoin icy pour raconter mes faits héroïques à la Parthe,
ou à la Maure, et quelques minuties à dédaigner par
les historiographes ordinaires? Au premier bruit de cette rude camisade
ou bien pour continuer le stile, de ce mauvais pas de balet, une telle
harmonie nous écorchoit les oreilles, ce qui conseilla deux ou trois
que nous estions, de monter aux clochers ou autres édifices élevés,
Buon Pagnote, pour en avoir mieux le spectacle. Mais
à peine vismes nous quelques régimens de la ville filer
le long des murailles, au secours du Haut-Pavé, et ces nuées
terrestres de coups de canon, qui couvroient le ravage de M. d’Hoquincourt.
Cependant l’alarme estoit si grande au dedans de la ville, nullement encore
fortifiée, que les plus intrépides, aussy bien que prudens
chefs avoient déjà fait charger leur bagage, et je doute si
l’on se fust appliqué d’abord ou peu après à l’assault,
que l’armée en désordre ne se fust retirée par le
costé libre du faux-bourg Saint-Pierre (21),
Cette terreur nous surprit, et pour connoître le mal de plus près,
je fus assez étourdi pour m’engager seul, bien armé, l’espée
au costé et la baguette en main, environ les deux heures de relevée
dans le Haut-Pavé, ou les balles de mousquetades siffloient vilainement
et tombaient assez drue, principalement à main gauche, du costé
de la prairie. La pluspart des maisons [p.17]
presque attenantes à cet enclos estaient partagées
entre les assaillants et les assaillis, et percées, d’où
ceux de dedans faisaient feu nécessairement les uns contre les autres.
|
21. Cette remarque de René
Hemard est exacte. L’alarme avait été si vive dans l’armée
des Princes que les généraux qui la commandaient, dans un
conseil de guerre, avaient résolu de ne laisser que l’infanterie
dans Étampes, sous les ordres de Chavagnac, et de faire filer la
nuit la cavalerie à Paris pour revenir avec les troupes du duc de
Lorraine, qui étaient attendues.
|
Après avoir écouté
cette mélodie presque une heure, fait rencontre d’un jeune capitaine
de Condé de ma connaissance, lequel tirant de sa poche une partie
de l’estendard, me dit que c’estoit presque le reste du régiment,
et après avoir reconnu près de la porte d’en bas assez bien
garnie de fuselliers tirant sans relasche, où l’on estait plus à
couvert, ceux qui visaient le mieux, j’entray dans l’hospital Saint-Jean,
et sortis par une petite brèche jusque sur le derrière de la
maison du mareschal, qu’estait hors la cloture. Il y avait là un petit
corps de garde avancé, d’où l’on voyait à plein le gros
de M. de Turenne, vis-à-vis, sur la colline, à quelques trois
cens pas, enseignes déployées, avec cette fierté
naturelle aux vainqueurs et à ceux qui désiraient vaincre
encore davantage. Je m’entretins assés longtemps avec celuy qui commandait,
lequel me presta mesme un tambour, pour envoyer demander la grace de parler
à mon frère puisné, cornette en l’armée attaquante
(22). Mais il n’estait pas à vingt
pas, que ces escadrons se détachent et viennent à toute bride
sur nous, qui nous retirasmes au plutôt par le mesme endroit; et je
crois que de ma vie je ne courus si vite, au moins en si nombreuse campanie;
tout ce qui estait dans les rues à pied et à cheval se creva
presque à force de fuir, jusqu’à ce qu’on fust bien avant
dans la ville.
|
22. Claude Hémard, seigneur
du Petit-Saint-Mars.
|
L’on
douta alors du dessein de cette noble furie, et s’ils ne voulaient point
tenter le reste de la défaite, l’yssue apprit que c’estoit seulement
pour dégager leurs hommes, qui estaient à escarmoucher dans
les maisons, et pour se retirer, comme ils firent sur les quatre à
cinq heures en bel ordre. Ils emmenèrent plus de mille prisonniers,
outre pareil nombre mis à mort, ou hors d’estat de servir, sans
que les Princes fissent mine de les harceler, ainsi que les relations arrivées
deux ou trois jours [p.18] après
de Paris exagéraient par une poursuite jusqu’à Etrechy (23).
La réputation des armes, des royaumes, et des particuliers ne laisse
pas de se fonder le plus souvent sur ces vausdevilles, qui s’impriment
imprudemment et s’envoyent à Londres, à Vienne, à Madrid,
à Rome, à Constantinople, et jusqu’au Nouveau-Monde; et quoy
qu’ils soient ridicules en leur naissance, par la vérité vive
qui les combat un temps, ils acquièrent peu à peu quelque maturité,
parmy les cabinets éloignés et font foy dans les
siècles à venir, qui ne sçavent presque ou avoir
recours ailleurs.
|
23. Malgré cette
défaite éclatante, les Frondeurs ont eu l’audace de publier
quatre relations dans lesquelles ils s’attribuent la victoire.
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Aussytost que l’armée fut
partie, nous allasmes partout ce misérable fauxbourg: les charriots,
les chevaux et les hommes à demy bruslés fumaient
encore sur le pont qui sépare les deux moulins et ailleurs. Ce n’estait
plus que gémissemens de personnes mourantes qui regretoient ceux
qu’ils venaient de perdre; il estait peu aisé de distinguer quelle
douleur estait plus grande des veufves de ces estrangers, ou de nos pauvres
habitans, dont quelques femmes chargées de trois ou quatre petits
enfants, avoient cherché leur refuge, ou les désespérés
ont coustume de rencontrer la mort, c’est-à-dire au milieu de l’eau,
qu’elles avaient jusqu’au col.
Dès le lendemain tout changea de face, il ne s’agit plus,
disent les généraux, de conserver une ville, mais de sauver
le reste d’une armée que nostre complaisance a si fort mise
au hazard et presque ruinée. L’on se moqua de régler les logemens
dans l’hostel de ville, avec ses officiers, tout cantonne au dedans,
les estrangers principalement maltraités en cette rencontre, se rangent
au plus grand abry vers la prairie inondée, et les Français
dans les lieux hauts plus exposés et moins deffendus. Il y eut quinze
jours ou trois sepmaines de faux calme, ou se forment ordinairement les
tempestes en mer, et les carreaux dans les airs. Il ne se faisait que quelques
petits partis à piller les villages de la grande et petite Beausse
vers Chartres et [p.19] Pythiviers,
d’où les coureurs venoient la pluspart chargés sur de simples
bidets cravates, d’une manière qui ne se pouvoit croire si l’on ne
l’eust veue d’heure à autre. Et j’avoue que ma résistance naturelle
à l’opinion des caractères, se relascha beaucoup à
l’impression de ces petites bestes qu’on voyoit presque toutes couvertes
d’un grand sac de bled et d’avoine, l’homme dessus armé de mousqueton
et d’espée, avec deux gros paquets de volailles, en forme de fourreau
de pistollets, et le plus souvent deux moutons attachés de la teste
à la queue, ou quelque jeune taure, arriver de sept ou huit grandes
lieues assés gayement.
Paris estoit alors occupé dans les pourparlers et les députations
à Saint-Germain, pour le bien de la paix souhaitée de tous
les gens de bien. M. le prince qui vouloit peut-estre voir à fond
le cœur de la populace, fit courir le bruit, dit-on, le II may, que le Mazarin
battoit et vouloit se saisir de Saint-Cloud, et montant à cheval
cria qu’il alloit le deffendre, et comme un autre Cyrus qui m’aime me
suive. Plusieurs bourgeois armés l’accompagnèrent jusqu’au
bois de Boulongne, qui estoit le rendés vous, mais la nuit venue il
les fit marcher à Saint-Denis, qu’il prit sur les Suisses, et fut
repris dès le lendemain par le marquis de Saint-Megrin. Ce qui rebrouilla
plus que devant les affaires.
|
Portrait du cardinal Mazarin par Pierre Mignard.
|
La Cour
avoit quelque honte, de voir ces lions et ces aigles si près de
soy, et l’Espagne avoit aussy de la crainte pour ses meilleures troupes
déjà si fort écornées. La première résolut
le siège d’Estampes, et l’autre suffira au secours par les bandes
venales du duc de Lorraine. A cette nouvelle d’abord incertaine (dont j’eus
advis particulier par mon aisné (24)
alors en quartier chés le Roy, qui me conseillait de sortir), et laquelle
on rendoit effroyable par le nombre de bombes, dont l’esclat frapoit déja
l’imagination, chaque régiment commença de fortifier son
poste de sa manière et selon la disposition du lieu. Mais quoy que
les portes Saint-Jacques, Saint-Pierre et Saint-Martin [p.20] eussent bientôt
leur demy-lunes, celles de la Couronne et du Chasteau estant bouchées,
et deffendues par des canons et des couleuvrines qu’on avoit mis dessus,
Touttefois le plus bel ouvrage fust élevé à la porte
Dorée, comme à la plus faible, par le régiment de
Vallois qui la gardoit, bien que la demy-lune à la porte de Languedoc
dressée à l’angle qui respond à celuy des murs près
la porte Saint-Martin, soit devenue plus fameuse par ses prises et reprises.
|
24. Pierre Hémard, seigneur
de Gommerville.
|
Le passage du Roy, de Saint-Germain
à Melun, et le décampement de son armée ne nous laissèrent
plus en doute, d’une prompte et rude vizite. L’on fit aussytost abbattre
les maisons trop voisines des portes au dedans et au dehors, et mettre
par deux fois le feu generalement dans tous les faubourgs, qu’on scait
valloir la moitié de la ville, sans epargner ny cimetière
ny chapelles, dont quelques destructeurs à plaizir furent accablés
sous les ruines.
|
|
En effet, le 27 may matin les troupes
royales parurent sous la conduite de M. de Turenne seul, et commença
l’ouverture des tranchées depuis le chemin de Paris, vis-à-vis
les Capucins par en bas, jusqu’à l’endroit, où il estait
venu naguères donner ce brave coup de poing, malgré les grandes
resistances des assiégés qui taschèrent d’interrompre
les travaux, de jour et de nuit (25).
|
25. Cette tranchée
partait des Capucins jusqu’à la ruelle au Loup qui aboutissait
alors au Haut-Pavé devant l’Ecce homo.
|
Le Lieutenant
general du bailliage, un gentilhomme et moy estions au dessus de la porte
du chasteau, quand l’armée arriva sur les hauteurs: on envoya d’abord
contre nous, ou plutôt contre la tour, deux vollées de canon
qui ne firent que blanchir, et dont nous vismes à l’ordinaire bien
plutôt le feu et la fumée que nous n’entendismes les coups.
Ce salut inopiné gasta nostre fière contenance, et nous renversant
les uns sur les autres, faillit à nous faire rompre le col le long
de la montée. Après tant de bravoures, et celles à
suivre, voyés traittans de noblesse [p.21], si vos persecutions ont esté
justes et si la qualité d’escuyer me pouvoit depuis estre contestée
(26)?
|
26. René Hémard
fait ici allusion au procès qui lui fut intenté en 1664,
pour avoir pris, en 1651, la qualité d’écuyer à laquelle
il n’avait pas droit, procès qui lui valut le 30 mars 1666 une condamnation
à 660 livres d’amende.
|
Il serait
long et peut-estre pas nouveau de faire le détail de ce siège
reglé: peu de jours et moins de nuits se passerent que les assiegés
ne fissent des sorties. Le bombier du Roy fust pris (27) le deux ou troisième jour en une
escarmouche, cela remit un peu nos esprits, qui s’en estoient figuré
quelque chose de plus terrible que le diable. Les canons des assiegeans s’essayerent
encore quelque temps en vain du costé du chasteau, et ensuite furent
conduits et pointés à droite de l’église Saint-Gilles.
Cete batterie fust beaucoup traversée par le régiment de Vallois,
qui tenoit le dessous de ce poste, et par d’autres détachemens, aussy
bien que celle auparavant dressée proche Guinette, dont les pièces
se virent deux ou trois fois prestes d’estre roulées en bas, ou d’estre
enclouées; elle ne laissa pas enfin de s’y bien establir, et l’on
y voit encore les vestiges de cinq grandes embraseures, mais comme l’on tiroit
de haut en bas, eIle ne fit pas grand effet.
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27. Il se nommait Cornélius.
|
Entre toutes les sorties, il n’y en eut point de plus éclairée,
generale, et funeste aux princes, que celle, ce me semble, du jour de la
Feste-Dieu (28) qui fust faite par
la porte Dorée. M. de Turenne adverti de cette nouvelle procession
à laquelle il estoit alors plus devot qu’aux ordinaires de ce saint
jour, mit presque toute l’armée en bataille. Il me souvient d’un
beau stratageme que j’y vis, du haut d’une lucarne où je croyois
estre à couvert et où une volée de canon égarée
qui passa trop près m’estourdit au point de tomber à la renverse.
Ses escadrons couvroient l’infanterie qui estoit derriere sur le ventre,
et venoient pas à pas le pistollet au poing, comme pour choquer
ceux des princes qui alloient à eux de mesme marche et posture; mais
tout à coup, ils s’ouvrirent à droite et à gauche,
firent jour à [p.22] l’infanterie
et à l’artillerie, qui fit une decharge furieuse sur les ennemis,
et en tuerent ou blesserent près de trois cens. Le marquis de La Londe
en estoit (29), sa perte fut regrettée,
et l’on en apporta en nostre logis cinq ou six tous fracassés, qui
moururent peu à près sans aucun pansement.
|
28. Jeudi 30 mai.
29. Gaston de Bonnechose de La Londe,
sieur de Taunay, lieutenant général des gendarmes du duc
d’Orléans. Cet officier fâché de ce qu’à la
première sortie plusieurs de ses gendarmes ne l’avaient pas suivi,
leur fit essuyer par trois fois le feu de la mousqueterie des ennemis,
mais étant à la tête de l’escadron, et obligeant ses
hommes à leur devoir par son exemple, il fut blessé d’un
coup de mousquet dans l’aine dont il mourut 24 heures après. Son corps fut transporté à Paris
et inhumé dans l’église des Carmes déchaussés.
|
La commodité
des rivieres, dont le faubourg Saint-Martin est arrosé, y attira
et y fit estendre la pluspart du camp des attaquans; l’on creu pareillement
que l’artillerie descendue dans le Haut-Pavé et aux environs auroit
plus d’effet, comme il reussit à toutes les deux batteries. La premiere
rompit la porte Saint-Martin, et par un hasard imprevu, brizant les chaisnes
du pont-levis, le fit tomber, donnoit beau passage s’il y eut eu du monde
prest, avant que les assiégés eussent eu le temps de brusler
le pont, comme ils firent aussytost. La seconde frappant à plomb
raza toute la courtine jusqu’à l’angle, ce qui parut d’abord une
bresche raizonnable, et devoit estonner les assiégés, d’autant
plus que la demy-lune de Languedoc qui fust prise et reprise un peu devant
jusqu’à trois et quatre fois, en moins de dix heures, où s’estoient
trouvés le duc d’Yorck, frere du roy d’Angleterre, le marquis de
Vardes, Manciny neveu du cardinal Mazarin, et tant d’autres seigneurs, avoit
enfin esté abandonnée du costé de la ville, et que
le fossé de l’autre costé estoit gardé par les attaquans.
Aussy M. de Turenne les envoya sommer trois fois de se rendre, sinon les
menaça de l’assault, dans quatre heures, sans quartier. Mais eux
voyant leurs forces, et le fossé encore assés roide, escarpé
au dehors, avec de grands retranchemens faits au dedans, encherirent sur
ces menaces. Ils disposèrent la cavalerie dont ils avaient mis six
cens des plus braves à pied avec des faus emmanchées à
l’envers, et l’infanterie [p.23] armée suivant
l’occasion, à se bien deffendre, et mesme attaquer. Pendant que
tout l’air et les bastimens fremissent de l’horrible mugissement d’infinis
coups de canon tirés sans discontinuation, avec des redoublemens
inconnus aux oreilles les plus guerrieres. Parmy ce tonnerre terrestre
ou peu à près, ces assiegés à leur tour ne
laisserent pas de faire une sortie avec quelque succès; et en cas
qu’ils fussent forcés, méditoient de tirer un grand retranchement
le long de l’estape, pour disputer ensuite le terrain pied à pied.
|
Turenne
|
Mais
au milieu de ces agonies, le 7 juin l’on fust surpris en la ville, de voir
tout le camp des royaux en feu, et eux partir en bel ordre; quelques troupes
plutôt par forme qu’autrement, furent envoyées après
et ne trouverent pas jour à de grandes entreprises (30).
Les armées ne furent pas plutost retirées, que les fumiers,
les haillons, les cadavres et les autres puanteurs infectant l’air, reduisirent
presque la ville et les environs en un hospital. Il se forma de vilaines
mouches de grosseur prodigieuse, qui estoient inséparables des tables
et des lits; le plus charitable amy et le meilleur parent, estant malade
luy mesme, n’avoit que le cœur de reste pour soulager les siens. C’estoit
une grande pompe funebre d’estre traisné sur une brouette au cimetiere,
sans biere ny prestres, au lieu desquels l’on entendit que les croassemens
en l’air d’oyseaux sinistres et carnaciers, inconnus jusqu’alors au pays,
qui se rabatoient à tous momens, dans nos prés, nos terres
et nos jardins, pour y faire curée de charongnes meslées des
hommes et des bestes.
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30. L’armée royale leva le
siège le 7 juin; mais l’armée des princes ne décampa
d’Etampes que le 23 juin et se dirigea sur Saint-Cloud.
|
|
CHAPITRE III
[pp. 24-31]
Remarques
durant le siège.
Le Roy durant le siege, vint de Melun faire un tour au camp, et logea au
chasteau de Brieres (31) à une
demy lieue de la ville. L’on dit que l’artillerie des princes, qui estoit
sur la plate-forme du chasteau, informée à tard de la présence
de Sa Majesté, tira un coup de ce costé là qui est
couvert par la montagne, assés près de sa suite. Cet attentat
tout innocent qu’il peust estre, fit frémir ceux qui avoient l’amour
du Prince et l’interest de la France bien imprimé au cœur (32).
C’estoit aux environs de cette plate-forme, ou
nous allions assés souvent voir comme d’un amphiteatre, plusieurs
petits jeux militaires, assés agreables, pour dire vray, à
des jeunes hommes, si c’eust esté ailleurs. Il n’y avoit peu d’heures
qui n’eussent leur incident, et les sentinelles perpetuelles qui estoient
au haut de la tour avec des arquebuses à croc, egratignoient toujours
quelqu’un; il fault demeurer d’accord de la riposte, qu’il venoit aussy parfois
mourir quelque plomb à nos [p.25]
pieds, et que de deux ou trois curieux y furent blessés
legerement, mais qu’estois-ce au prix du plaizir qu’il y avoit à voir
ce qui se passoit tous les jours, à yssue du disner, au haut du Masche
fer? (33) Il y avoit au pied de ce poste,
un corps de garde avancé, et comme Bacchus a esté l’un des
plus grands conquerants du monde, qu’Alexandre n’a fait que suivre, et n’a
pu egaler, la pluspart des braves assiegés, enflammés de
ce dieu au sortir du festin y accouroient, et se detachant sept ou huit
provoquoient à cent pas de là, ceux de l’autre parti, de
venir faire un coup de pistollet. Ils ne manquoient pas de s’y rendre au
galop, et tout en jouant se faisaient sauter la cervelle. L’un retournoit
le bras rompu, l’autre la jambe fracassée, celuy-cy à pied
tiroit sur son cheval estropié, et celuy-la la machoire en sang;
pendant que de vieux routiers fantassins à l’ombre d’un rideau, se
traisnans sur le ventre, deregloient ces carrousels, et abbatoient sans
hazard à loisir, les mieux emplumés de l’escadre, qui ne songeoient
rien moins qu’à ces insectes rampans. Il arriva qu’un jour l’infanterie
jalouze de ces deffis, en voulut estre à decouvert, aussy sans ordre,
dans le mesme petit nombre d’abord: ils se couchoient dejà en joue,
quand ils vinrent à se reconnoitre, est-ce toy La Ramée? comment
te portes-tu Champagne? quoy c’est vous mon frere? ah! neveu je te croyois
mort? quand boirons-nous ensemble camarade? et mettant tous les armes
bas s’assemblerent plus de deux cens en un tourne main, à s’embrasser
l’un l’autre; puis se quittant, lorsqu’ils furent à un juste eloignement
ils s’entre saluerent de mousquetades, dont quinze ou vingt, eurent la
teste cassée. Les chefs advertis de ces rudes reconciliations, et
craignant avec raison quelque desertion, en empescherent la suite. D’ailleurs
nos officiers de justice et de ville ne pouvant davantage cacher leurs sentimens
françois, ny voir leur Roy à la porte sans le reconnoitre,
hazarderent un billet de pur respect, que leur impuissance desarmée
sauvoit de toute suspicion envers l’armée des princes. Toutefois
l’emissaire ayant esté pris, [p.26]
et trouvé saisi de ce simple acte de foy et hommage,
l’on en fit grand bruit.
|
31. Le château de Brières-Ies-Scellés
n’existe plus depuis longtemps, les bâtiments qui restent de cette
habitation seigneuriale sont convertis en grange.
32. Le roi arriva au camp le 29 mai, et s’il faut en croire
de Monglat dans ses Mémoires, il dépêcha au comte
de Tavannes, Sainte-Marie, lieutenant de ses Suisses, avec un trompette,
pour le prier de ne point faire tirer le canon pendant son passage. Mais
Tavannes fit le malade, et envoya un allemand qui n’entendait point le français
à Sainte-Marie. N’ayant pu se comprendre ils se séparèrent
sans s’entendre, en sorte que, lorsque le roi passa, il fut salué
de plusieurs volées de canon dont il y en eut une qui approcha assez
près de sa personne. D’un autre côté, Tavannes, dans
ses Mémoires, affirme que ce fut sans son ordre, et qu’il était
à la porte d’Orléans, fort éloignée de la
porte du château, pendant que l’on tirait à celle-ci. Quoi
qu’il en soit, Louis XIV lui garda rancune et il le tint à l’écart.
[Nous joignons
ici une critique d’Eugène THOISON, Les séjours des rois
de France dans le Gâtinais, 1888, p. 31 (dont une saisie par le
Corpus Etampois): Il n’est pas très exact de dire
que Louis XIV vint à Étampes ce jour-là; le Roi vint
seulement visiter les travaux du siège; Etampes, on le sait, était
occupée par l’armée des Frondeurs. Rectifions à ce propos
une petite erreur de R. Hémard. Celui-ci (La guerre d’Etampes en
1652) dit: «Le Roy, durant le siège, vint de Melun faire
un tour au camp et logea au château de Brières.» M. Pinson,
qui a publié ce récit dans les Annales de la Société
historique du Gâtinais (t. Ier, 1883, p. 219; t. II, 1884,
p. 11), met en note: «Le roi vint le 29 mai,»sans remarquer
que le roi était alors à CORBEIL et non à MELUN.) Cette
date du 29 mai est d’ailleurs exacte; nous lisons dans Dubuisson
(Journal des guerres civiles, t. II, p. 230): «Mardi 28, avis
de Corbeil que le roi en est parti avant jour... pour aller voir son armée.»
Enfin les mémoires de Delaporte, valet de chambre de Louis XIV, disent
expressément, p. 284, que le Roi partit de Corbeil. (B.G.)]
33. La colline du Masche-Fer
est située entre l’ancien et le nouveau cimetière des paroisses
Saint-Basile et Notre-Dame.
|
Le commandant
du regiment de Conty-Cavalerie (34),
logé en la maison ou j’estois pensionnaire, dont la rencontre de Bleneau
avoit augmenté le crédit, et fort relevé l’équipage,
de celuy du comte de Quincé, qu’il y avoit gagné, scavoit
les fortes attaches que j’avois à l’aisné du maire de la ville;
il m’en fit la guerre en pleine table, qu’il tenoit ouverte aux despens
de son hoste, selon la magnificence du siecle et du mestier, et dit hautement,
que s’il estait M. de Tavannes, devant qu’il fust nuit, mon prétendu
beau-pere et les autres traistres de la cabale seraient branchés
haut et court. Je luy respondis qu’il estait apparemment peu instruit des
termes du chiffon intercepté, et que les officiers d’une foible
place estaient bien empeschés en pareille occasion. Mais comme ce
gentilhomme estait aussy violent que vaillant, et que je faisois peu de
figure, il repliqua que l’écrit tel qu’il fust, meritoit la corde,
dont il garderoit une partie pour ceux qui ozeroient le deffendre. Ce qui
m’obligea de repartir un peu trop brusquement, que nous estions donc bien
aise de ce qu’il n’estait pas encore général, et qu’on estait
bien mechant quand on avoit huit ou neuf mille hommes avec soy; il se leva,
et reprit qu’il me feroit jetter par les fenestres. Je n’en fis que rire;
aussy cela ne fust pas executé, ou parceque j’avais les jambes un
peu trop longues pour la croisée, ou parceque ma cheute aurait peut
estre incommodé quelqu’un des passans par la rue.
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34. Ce commandant du
régiment de Conty-Cavalerie était Henry de Hautfay, marquis
de ]auvelle. Il mourut le 1er juin 1692, lieutenant-général
des armées du roi, et capitaine de la 2" compagnie des mousquetaires,
gouverneur du Maine.
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Cela
n’en mit guere à venir aux oreilles de l’amante, laquelle m’avait
toujours sagement à son ordinaire recommandé la bonne intelligence
avec ce capitaine, dont j’estais devenu le commensal. Le bruit de ces
beaux exploits journaliers me força presque à l’accompagner
plusieurs fois en ses sorties, pour en estre le plus proche temoin, si
j’avais pu desobeir à celle à qui [p.27] je devois plus que la vie, que
j’y pouvois perdre, et laquelle ne m’estoit guere précieuse qu’à
ce seul titre. Les armes contraires me parurent aussy toujours plus justes,
malgré tout le décri du mazarinisme. Depuis ce temps nostre
petite paix se fit aisément, nous nous vismes encore à Paris,
peu apres la retraite des troupes, et j’ay appris depuis cinq ou six ans
avec joye, que le Roy qui l’avoit mis cornette et ensuite lieutenant-capitaine
de ses mousquetaires, en faisoit une estime particuliere deue à
sa vigueur et à ses acquis.
Il y eut durant le siège plusieurs prisonniers faits de part et
d’autre, et j’estime mesme que beaucoup de gens d’esprit se laissoient prendre
exprès pour mieux servir leur parti. Au moins le capitaine des gardes
de M. de Mercœur et quelques autres retenus en ville, dont j’eus l’entretien
avançoient dans la rencontre comme par hazard et sans dessein des
discours, qui estoient capables de former de grands ombrages, et ensuite
des divisions dangereuses parmy l’armée des princes; car parlant aux
François, ils disoient agréablement que le feu s’en alloit
bientost esteint; que le peuple ouvroit les yeux, et les troupes estrangères
en pourparlers prestes à se retirer et sauver leurs restès.
Quand ils conferoient avec les estrangers, ils les cajolloient sur leur fidélité
envers le roy d’Espagne et envers l’archiduc, et qu’à leur exemple,
chacun alloit retourner à son monarque, comme les branches au tronc,
pour se joindre ensemble contre les anciens ennemys de l’Estat. Ce qui
estoit fort politique, et donnoit d’estranges deffiances aux uns contre
les autres. Il y avoit de la contre batterie, mais inegale, elle ne repondoit
que faiblement à des reflexions si justes et si vraysemblables.
Toutefois que ne peut point la reputation d’un grand homme? L’on faisoit
peu de sorties qu’on animast de la presence pretendue de M. le Prince, accouru,
disoit-on, toute nuit, qui les attendoit avec quelque gros, hors des portes.
Vous voyés au seul nom de ce heros, qui n’y vint jamais, ou, si
l’on veut, à sa simple figure dont se rehaussoit l’imagination,
que le plus malotru soldat devenoit un petit Mars. Il sembloit emaner de
l’ombre de ce chef absent sur tous les membres de l’armée je
[p.28] ne scay quelle ame nouvelle,
generale et guerriere, qui les portait aux combats comme aux nopces.
Ils usaient encore d’une autre addresse, au moins parmy la soldatesque,
que le feu de l’honneur et du devoir n’allume pas toujours à suffire;
principalement envers le regiment de Languedoc, lequel estait plus exposé
que les autres à cause de sa demy-lune bien plus avancée et
moins travaillée que celle de Vallois, de sorte qu’ils n’allaient
presque lever la garde que reliés sur le plein, et rechauffés
jusqu’à l’excès de la liqueur belliqueuse; ce qui faisoit un
si bel effet (du moins tant que les fumées duroient) qu’à la
Lacedemonienne on les oyoit par les rues le capitaine en teste battant la
mesure, tous chantans en leur marche, avec un air gay et tout preoccupé
de la victoire. Harmoniam peperit marti Cytherea decoram.
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Louis XIV sur un louis de 1652
Monsieur le Price, alias Louis II de Bourbon-Condé
aussi appelé le Grand Condé
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Mais
à propos de Cytherée ne dirons nous rien de nos martyrs
amoureux, durant ces menaces reiterées d’assaults prets à
livrer, et mesme, disait-on, ordonnés par M. de Turenne? Cinq ou six
capitaines de Picardie et d’autres regimens qui estaient parens ou alliés
de nos demoiselles (35), les envoyerent
asseurer de ne rien craindre, que les gagnants des premiers la bresche,
ils viendroient droit à leur logis avec leurs companies, les deffendre
et les mettre à couvert. Ce mot me parut gaillard et un peu equivoque,
outre que je les voyois presque resolues de se refugier avec d’autres,
aux pieds des autels en l’église Nostre-Dame, ainsy qu’elles avoient
déjà fait lors du balet de Guinette dansé au faubourg
Saint-Martin. Leur pieté ne pouvoit pas s’imaginer que la milice
osast porter ses insolences jusque-là. J’avoue qu’alors mon travail
d’esprit fust extrême, et incapable de former aucune resolution,
si ce n’estoit en cas d’extremité de les deffendre, et perir à
leur veue. Mais j’estois un beau vent pour arrester tant de vaisseaux
en une mer si orageuse qu’est la prise d’une ville par force. J’allay souvent
vers la bresche, principalement la nuit, que les rues estoient presque
aussy eclairées d’incendies et de feus, que le jour l’est
[p.29] de lumiere,
et je faillis plus d’une fois d’y estre arresté; mais c’estoit la
moindre de mes craintes, sinon parceque je venais de temps à autre
instruire ces cheres victimes, de l’estat des choses, et tascher de les
consoler.
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35. Marie et Claude
Baron, filles du maire.
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L’on
commençoit bien à souffrir dans la ville par les vivres,
le vin s’y vendoit trois ou quatre livres la pinte, et la cavalerie estoit
presque reduite à nourrir les chevaux de bourgeons de vigne; de
maniere que si la force du dehors n’en eust pas pu venir à bout dans
huitaine, la faim et le deffault de fourrage auroient quelques jours après
obligé les assiegés, ou la plus grande partie, qui ne cherchoit
que des pretextes, de se retirer, par la porte Saint-Pierre. On l’avoit
laissé toujours libre, soit faute de troupes, soit à dessein
de favoriser le divorce important de la cavalerie d’avec l’infanterie.
Il est vray que je me suis souvent estonné, comme la famine n’alla
pas plus loing, et de ce que les assiegeans, si c’estoit tout de bon, ne
jetterent point nostre riviere, laquelle est forcée dans la prairie,
comme en son lit naturel, pour aneantir les moulins, et nous reduire sans
farine.
Les
affaires de la Cour, et les intrigues, qui sont comme attachées
à la suite du duc de Lorraine, produisirent le subit changement
de nostre delivrance. Le bruit ordinaire fut que M. de Turenne avoit levé
le siege pour l’aller combattre et pour empescher l’union des armées.
L’extraordinaire a prevalu, que le decampement estoit une execution du
traité fait entre M. de Chasteau-Neuf pour le Roy, et le duc de Lorraine
par l’addresse de madame de Chevreuse sa parente, laquelle se servit efficacement
de l’ancienne jalouzie qui est entre les maisons de Bourbon et de Lorraine.
Mais ce duc dont la parolle n’a pas toujours esté inviolable, pressé
par les princes de surseoir au retour de son armée composée
de neuf mille hommes, jusqu’à ce que celle d’Estampes fust à
couvert, ne repondit pas exactement à la bonne foy de la Cour. Il
luy avoit promis de se retirer aussytost que le siege serait levé,
mais ses longs delais firent resoudre le conseil de Sa Majesté, de
le chasser à coups de canon.
M. de Turenne partit le lendemain 22 juin du camp d’Itteville [p.30] à cet effet, selon le souhait
des princes, lesquels firent scavoir leur armée de sortir d’Estampes,
et se rendre aux environs de Paris, sitost que le general auroit levé
le piquet. Cela fust executé, et sur la nouvelle certaine confirmée
par un exprès, que les troupes royales estoient decampées
pour aller viziter les lorrains à Villeneuve-Saint-Georges, qui
furent enfin obligés de sortir l’espée dans les reins et
de prendre la route de Brie-Comte-Robert. Le tambour sortit aussytost pour
le delogement, la cavalerie partit seule le 23 juin sur les huit heures
du matin, et l’infanterie avec les bagages environ les quatre à
cinq heures du soir du mesme jour.
J’eus le plaizir de voir en bonne compagnie,
cette heureuse sortie et évacuation, d’une chambre haute du lieutenant
géneral, qui logeoit alors en la grande rue, par ou tout devoit
passer; mais à la queue, et comme nous ne songions plus qu’a benir
Dieu de la grace de tant de perils echappés depuis deux mois que
cette armée estoit entrée à Estampes, j’apperceus
la fille de chambre de nos cheres demoiselles près la porte Saint-Jacques
qui fuyoit parmi l’armée. Cela m’obligea de descendre au plus viste
et courir après; je l’appellay, elle tourna teste, mais au lieu d’arrester
elle doubla le pas.
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Charles IV de Lorraine
Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse
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Je trouvay
proche le couvent des capucins, le sieur de Gratelou, capitaine de l’altesse
depuis mort dans les Indes, que le sieur de Bouville (36) gouverneur de Pithiviers, lieutenant des
gensd’armes de son altesse royale, et allié de nos maistresses,
avoit introduit chés elles. C’estoit un homme qui avoit l’esprit
du monde, et qui tiroit gloire de pareilles pieces; il fit l’estonné
de me voir, me jura qu’il ne participoit point à cette debauche,
et qu’il venoit encore presentement à mes yeux de luy faire des remontrances
inutiles pour retourner; je l’en remercie comme je le devois, en me moquant
de ce qui se moquait, et luy dis enfin assés aigrement, que cet exploit
de guerre estoit rare et digne de luy. Cependant la coquine monta sur un
chariot vers [p.31] la
Croix-de-Vernizet (37), et nous nous
separasmes en grondant, au milieu des armes et des embarras de chevaux et
d’equipages qui couvroient tout le chemin, et me permirent à peine
le retour en ville.
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36. Cet officier qui
commandait une compagnie d’ordonnances du duc d’Orléans, est cité
dans une mazarinade comme s’étant particulièrement distingué
pendant la durée du siège.
37. C’est Croix-de-Vernailles
qu’il faut lire.
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CHAPITRE IV
[pp. 31-36]
Réflexions
sur l’entrée de l’armée de la Fronde à Estampes
(38).
Le recit
syncere fait au premier chapitre de cette entrée n’a pas besoin
d’autre apologie, et, s’il y manque quelque chose, l’on a qu’à recourir
au renvoy indiqué, c’est-à-dire en l’epitre de mes rimailleries
de 1653, ou les playes estant toutes recentes lors de l’impression, les
idées en pouvoient estre moins suspectes d’oubli. Mais comme depuis
en 1663, j’achetai toutes les copies, que je pus trouver au Palais et ailleurs,
de cet avorton un peu trop enjoué que j’ai bruslées (39), il sera peut-estre à propos d’inserer
à la fin des presens memoires, autant de cette lettre liminaire,
affin de repeter moins icy, ce que j’en ay pu dire sans fard et du fond
de mon cœur.
Si pourtant l’on desire encore de nostre ingenuité, quelques lignes
du mesme style, elle aura peine à les refuser. Le motif du préjudice
que sa réputation prenoit, ne l’emportera jamais sur celuy de l’utilité
publique, que cette petite ouverture sçaura [p.32] procurer en attirant quelque plume
habile et genereuse pour plaindre un malheur, plutôt que pour justifier
une faute.
Estampes n’est pas une ville frontière, ny forte, et ainsy elle
n’a jamais esté assujettie aux lois d’une garde reglée. Le
siècle dernier l’a veüe en meilleur estat et prise trois fois
en quatre mois durant l’année 1590, sans avoir esté alors ny
depuis dans la liberté d’ouvrir son cœur et ses levres, ny fermer
ses portes pour l’un ou l’autre party; son assiette gauche et sa grandeur
mal peuplée ont toujours trahi son courage, et les Rois tout puissans
qu’ils soient, n’en ayant sceu ny voulu faire une place de defense, ont apres
les guerres esteintes, moins pensé de chastier, que de soulager sa
feblesse. Il ne fault point s’egarer en des exemples anciens ou des raisonnements
estrangers, le fait se deffend de lui-mesme.
Une armée entiere, presqu’égale a celle qui l’assiégeoit,
a manqué d’estre forcée, ou de se rendre en douze jours,
et l’auroit esté sans doute, au moins contrainte de se retirer, si
le siege eust continué encore une semaine, quoiqu’un hazard malheureux
y eut fait venir des munitions extraordinaires, et que les ingénieurs
eussent épuisé leur art en de nouvelles fortifications.
Que pouvoit donc faire un chetif peuple non aguéri en general, sans
garnizon ni fortifications, sans canon, sans advis, surpris, et au milieu
de la nuit, contre une armée nombreuse, de troupes choisies et
victorieuses à Bleneau, garnie d’artillerie, qu’on a sceu depuis
estre poussée, et laquelle n’esperant son salut qu’en nos murs,
auroit surpassé sa vigueur et fureur ordinaire, à nous forcer
et à se couvrir?
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38. Ce chapitre n’est
pas inédit. M. Henry de la Bigne l’a publié dans les nos
des 22 et 29 avril 1871 du journal l’Abeille d’Étampes.
39. Cet auto-da-fé des exemplaires
de l’édition originale des Restes de la guerre d’Estampes
explique la cause de la grande rareté de ce livre si recherché
aujourd’hui par les bibliophiles.
La porte de
Paris, les murs et la Tour de Guinette au début du XVIIIe siècle
(huile sur toile conservée au Musée d’Étampes, qui
passe pour une copie XIXe siècle d’un tableau perdu du début
du XVIIIe siècle, par Philippe Delisle) (B.G.)
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Il n’y avoit (ainsy que je crois l’avoir
dit ailleurs) qu’à nous avertir qu’on estoit à leurs trousses,
et de tenir bon quelques heures plus qu’on ne le fit, sous pretextes d’emotions
populaires, de partage d’advis, de contestations sur la composition, de
troupes royales aux autres portes, et de pareils amusements vraysemblables,
bien qu’on eust deja tenu assés longtemps pour entreprendre de
grandes choses.
Mais l’on n’eust point de nouvelle de l’armée du Roy qui estait
trop bien conduite pour y manquer, si le conseil n’avoit [p.33] peut-estre souhaitté ce leurre,
en donnant un os à ronger, et n’eust armé mieux ces troupes
à Estampes que plus près de Paris. On ne vouloit pas hazarder
une bataille à la veille de l’accommodement, et dans laquelle en
cas d’avantage, il y auroit toujours eu trop de sang françois respandu
par soy mesme, pendant qu’il estoit si nécessaire sur toutes les
frontières, contre de vrais et durables ennemis.
Je scay qu’on a hablé tant de fois
auprès et au loin, qu’on pouvoit rompre les ponts. Cette objection
est maligne, si elle est faite par ceux du pays, qui scavent ce que c’est
que ce | |